Les merveilleuses colères de Flaubert

L’une de ses colères m’a permise de comprendre combien les commentaires d’un auteur sont vains en plein milieu d’une scène. Dans sa lettre à Louise Colet du 9 décembre1852, la petite phrase « Montrez-le, voilà tout » a même été un déclic qui a changé mon écriture. Elle se trouve dans le passage ci-dessous de celui qui signé un jour au bas d’un lettre à Georges Sand « Votre Cruchard de plus en plus fêlé » :

« C’est pourquoi l’Oncle Tom me paraît un livre étroit. Il est fait à un point de vue moral et religieux. Il fallait le faire à un point de vue humain. Je n’ai pas besoin pour m’attendrir sur un esclave que l’on torture, que cet esclave soit un brave homme, bon père, bon époux et chante les hymnes et lise Évangile, et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient sublime, de l’exception, et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a des grandes dans ce livre, eussent été employées si le but était moins restreint. Quand il n’y aura plus d’esclaves en Amérique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l’on représentait invariablement les Mahométans comme des monstres. – Pas de haine ! pas de haine ! Et c’est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel. La vérité seule, l’éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. […] Les réflexions de l’auteur m’ont irrité tout le temps. Est-ce qu’on a besoin  de faire des réflexions sur l’esclavage . Montrez-le, voilà tout.  – C’est là ce qui m’a toujours semblé fort dans Le Dernier jour d’un condamné, pas une réflexion sur la peine de mort ( il est vrai que la préface échigne le livre, si le livre pouvait être échigné). – Regarde dans Le Marchand de Venise si l’on déclame contre l’usure. Mais la forme dramatique a du bon, elle annule l’auteur. »

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