L’enterrement de Violette Leduc

La réapparition de Violette Leduc dans le monde littéraire et la place qui lui est enfin donnée, me ravissent. D’abord, son écriture : ses phrases percutantes qui vous embarquent dans sa vie, la sensualité de ses mots et le sens de son propre ridicule. Ensuite, parce que je l’ai connue alors que j’étais enfant.
Il n’y avait pas que Simone de Beauvoir.
Ma mère, Monique Lange, – écrivain elle aussi –, fait partie des personnes qui ont toujours cru en ce qu’elle écrivait. L’image qu’on donne d’elle aujourd’hui me paraît réductrice, voire récupératrice malgré mon bonheur face à sa reconnaissance.
Plaçons-la sans anachronisme, ni en emblème.

Violette était un personnage qui ne peut se résumer à ses expériences sexuelles, sa solitude, sa folie ou la cruauté de sa mère. Elle était en permanence tout cela à la fois. Fantasque, geignarde et unique. Le féminisme lui était bien égal. Elle n’avait rien à revendiquer. Elle prenait ce qui lui arrivait, s’essayait au bord de la dérision, curieuse de ce qui allait produire et avait d’autres chats à fouetter. Elle, en mille morceaux. Ce n’est pas un hasard, si j’ai choisi une citation d’elle dans la page de garde de Fille de où je la décris avec mes yeux d’enfant. J’avais une vision apocalyptique de son physique.

« On sonne encore, mais c’est un autre jour, en fin de matinée. Il y a sûrement un drame. Quelqu’un appuie sur le bouton sans retirer son doigt. C’était alors une seule note, pas encore le carillon. J’accours, je baisse la poignée. Devant moi, dans la pénombre, Violette Leduc. Elle est maigre, par endroits décharnée, des cheveux filasses. Elle a une gueule d’oiseau au long bec crochu et elle se voûte pour me parler. Penchée au-dessus de moi, c’est pire. Elle a une tête de sorcière. Sa laideur est gigantesque. En plus, quand elle parle, Violette mendie.
– Est-ce que Monique est là.
Non. Juan ? Non. Mais Violette ne s’en va pas. Elle n’entre pas non plus. Elle dit qu’elle va attendre le retour de Monique ici. Debout sur le paillasson, en face de moi, sans dépasser le seuil, plantée sur ses cannes de serin. Elle me casse les pieds. Je laisse Vicenta prendre le relais et je file vers ma chambre. Je tends l’oreille. La voix de Violette est épatante. Elle bêle. “Non, non, non.” Elle s’interdit l’accès de l’appartement. Elle n’en a pas le droit sans Monique, elle n’ira pas au-delà, il n’en est pas question. J’entends la porte se refermer. Elle a cédé. Elle veut bien s’installer là. Vicenta l’abandonne. C’est où, là ? Je penche la tête au-delà du chambranle. Qu’est-ce qu’elle fabrique ? Ce n’est pas commun. Elle est un peu ramassée sur elle, assise sur une chaise apportée par Vicenta, à l’orée des portes vitrées et elle protège quelque chose dans le creux de ses mains. Elle sanglote dessus. La lumière qui vient de la salle à manger inonde son profil droit. C’est magnifique à contempler. Elle est belle dans sa folie. Elle s’y épanouit. Ses pleurs sont gais, confortables. Je ne ressens aucune tristesse en la regardant. Quelques paroles sortent inaudibles. Elle se délecte. Elle fait une moue de bébé, sa lèvre inférieure formidablement élastique touche presque son nez et elle renifle sans se moucher. Elle est très douée pour grimacer. Elle jette un œil et m’aperçoit. Je me rétracte mais elle me fascine trop. Je ressurgis. Il me semble que Violette s’est remise en place. Je me cache, je reviens. Elle en rajoute dès que je réapparais. Ça lui fait du bien de se répandre devant moi et de m’inquiéter. »

Voir ses livres en pile dans les librairies. Savoir qu’elle est lue, qu’elle étonne et qu’elle est enfin reconnue comme un auteur à part entière, me touche particulièrement. Hormis ma mère et Odette Laigle qui travaillait chez Gallimard, une petite poignée de personnes a assisté à son enterrement. Voici les extraits de deux lettres juste après sa mort, que ma mère m’a écrites, le 30 mai et le 5 juin 1972 :
« Le jour de tes vingt ans, je vais enterrer notre Violette impériale, morte dimanche soir d’un cancer du foie (65 ans), c’est jeune, à Faucon, Vaucluse. T’en souviens-tu ? On y avait passé ensemble et tu l’avais vue (vision d’apocalypse se laver les pieds sans dents et sans perruque dans un petit baquet) mais je dois dire que ça m’a fait de la peine et chez Gallimard aussi, les filles du magasin sont tristes. »
« Hier, as I told you, je mettais en terre avec Odette la petite Violette à Faucon. Á la minute même où tu naissais 20 ans avant, inutile de te dire toutes les pensées romantico macabres que j’avais en tête !!!! Détail très émouvant : il n’y a avait pas un chat sauf le village, l’institutrice a fait sortir les enfants de l’école au moment où le cercueil passait avant d’aller au cimetière. C’était très beau et le genre de choses qui aurait fait se pâmer Violette. Donc pas de champagne ce jour là. […] Comme il avait fallu mettre les scellés sur la maison de Violette ( pas trouvé le testament, une famille qui allait se pointer etc etc ), on avait mis son cercueil dans le jardin parmi ses fleurs : muy romantico. »

Cervantès se moque des plagiats

     La première partie de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, dès sa parution en 1605,a eu un succès foudroyant. Lu à voix haute sur le parvis de la cathédrale de Séville, dans les champs et les fermes au repos, et à la cour, ce texte fait rire. L’hidalgo rendu fou par la lecture, déforme la réalité, se bat contre des moulins à vents, bouleverse les codes de la raison et incarne un être cohérent à force de poursuivre ses rêves sans relâche. Á travers lui, Cervantès se moque d’une Espagne qui se sclérose, qui a chassé les Maures et d’un certains nombre de choses qui n’ont plus de sens à son époque. C’est aussi un livre sur le désenchantement vécu par un homme enchanté.
Cervantès s’amuse. Il remet en question au chapitre IX, la paternité du texte qu’il est en train d’écrire. Il devient lecteur et ne peut lire la suite. « Cela me chagrina beaucoup. » Le hasard et la bonne fortune, – continue-t-il d’écrire –, lui permettent de découvrir des vieux cahiers chez un marchand de soie. Et nous voici, nous lecteurs, avec une histoire rédigée en arabe par Sidi Ahmed Benengeli qu’un morisque lui traduit dans le cloître de la cathédrale. Le symbole de ceux qui ont évincé les morisques. Encore un éclat de rire.

     « Pour moi, écrit Kundera, le fondateur des Temps Modernes n’est pas seulement Descartes mais aussi Cervantès. » Le Manchot de Lépante, blessé à la guerre où il perd l’usage de son bras gauche, captif à Alger, puis libéré. De retour en Espagne, en écrivant Don Quichotte, Cervantès ouvre un espace sans limites dans la littérature. Son empreinte sur d’autres écrivains est vertigineuse. Diderot, Sterne, Dickens, Borges, Juan Goytisolo, Carlos Fuentes, Paul Auster et tant d’autres.
Flaubert dans une lettre à Louise Colet :
« Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et poétique.»
Puis dans une autre lettre :
« Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par-dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. »

      Mais revenons à la publication de la première partie de ce best-seller en 1605. Un médiocre écrivain, Alonso Fernandez de Avellanada s’empare du sujet. Il pique l’hidalgo à Cervantès et le bouquin fait un bide. Qu’à cela ne tienne. Le Manchot Cervantès, à l’aide de sa main droite, rédige la deuxième partie qui est publiée en 1613 et règle l’affaire sans procès. Au chapitre II, « parmi d’autres sujets divertissants », Don Quichotte apprend que son histoire est dans un livre écrit par un Maure qui s’appelle Sidi Berengine ou Aubergine, dit Sancho.
Chapitre III, l’hidalgo rencontre un bachelier qui a lu le navet et qui lui raconte ses exploits. Peu à peu, Don Quichotte et Sancho se rendent compte qu’il y a des contrevérités dans cette version. Don Quichotte déclare à la place de Cervantès qui se marre en l’écrivant :
« – Je ne sais pas ce qui a pris l’auteur d’ajouter des nouvelles et des contes qui n’ont rien à voir avec moi, alors qu’il y a tant à dire sur ma seule personne ! Sans doute a-t-il obéi au proverbe qui dit : de paille ou de foin, mais le ventre est plein. Pourtant, s’il s’était contenté de rapporter mes pensées, mes soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes aventures, il aurait eu de quoi faire un volume au moins aussi gros que les œuvres complètes du plus prolixe des auteurs ! De tout cela je conclus, monsieur le bachelier, que, pour composer des histoires ou des livres de quelque genre que ce soit, il faut avoir un grand bon sens et un jugement mûr. Dire des drôleries ou écrire avec humour n’appartient qu’aux grands esprits. Au théâtre, le personnage le plus sensé est le bouffon, car quiconque veut avoir l’air d’un sot doit se garder de l’être. Quant à l’histoire, elle est à considérer comme une chose sacrée, car elle doit être véridique, et là où il y a vérité, il y a Dieu. Cela n’empêche pas que certains auteurs font des livres et les débitent comme si c’étaient des beignets ! »

        Nous devons tous remercier Avellanada d’avoir permis à Don Quichotte de devenir fou du pouvoir de la littérature. Car comme l’a écrit Carlos Fuentes dans Terra Nostra, il est le premier personnage de fiction qui se sait lu et qui modifie son comportement en fonction de cette lecture dans la seconde partie de ses exploits : « Ce héros de comédie, né de la lecture, serait le premier héros à se savoir lu. Pendant le temps où vivrait ses aventures, celles-ci seraient écrites, publiées et lues par d’autres. Double victime de la lecture, le gentilhomme en perdrait deux fois la raison, d’abord en lisant, ensuite en étant lu. »
Je vous conseille la traduction d’Aline Schulman.

Les Mille et une de Proust

Voici une des clefs du cheminement de Proust dans Á la Recherche du temps perdu : Les Mille et une Nuits. La constante influence de ce livre sur l’enfant qu’il était, puis l’adulte.

Au début, à la troisième page, un passage dans Du côté de chez Swann ; puis un autre six pages avant la fin, dans Le temps retrouvé. De l’homme, Marcel, qui tient le monde dans son demi-sommeil et qui le restitue bien des années après, nuit après nuit, à l’ombre de Shéhérazade qui l’a tant fait rêvé tout le long de sa vie de somnambule à la recherche d’un sujet qu’il pourrait écrire, sans parvenir à le trouver, si ce n’est en racontant ce qu’il a traversé.

Troisième page Du côté de chez Swann :
« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. »
Le temps retrouvé, six pages avant la fin :
« Moi, c’était autre chose que j’avais à écrire, de plus long, et pour plus d’une personne. Long à écrire. Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir . Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir. Non pas que je prétendisse refaire en quoi que ce fût les Mille et une Nuits, pas plus que les Mémoires de Saint-Simon, écrits eux aussi la nuit, pas plus qu’aucun des livres que j’avais aimés, dans ma naïveté d’enfant, superstitieusement attaché à eux comme à mes amours, ne pouvant sans horreur imaginer une œuvre qui serait différente d’eux. Mais comme Elstir Chardin, on ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant *. Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, ne pas penser à son goût, mais à une vérité qui ne vous demande pas vos préférences et vous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit en les oubliant les « Contes arabes » ou les « Mémoires » de Saint-Simon d’une autre époque. Mais était-il encore temps pour moi ? N’était-il pas trop tard ?
* Sans doute mes livres eux aussi, comme mon être de chair, finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner à mourir. On accepte la pensée que dans dix ans soi-même, dans cent ans ses livres, ne seront plus. La durée éternelle n’est pas plus promise aux œuvres qu’aux hommes.»