Les Mille et une de Proust

Voici une des clefs du cheminement de Proust dans Á la Recherche du temps perdu : Les Mille et une Nuits. La constante influence de ce livre sur l’enfant qu’il était, puis l’adulte.

Au début, à la troisième page, un passage dans Du côté de chez Swann ; puis un autre six pages avant la fin, dans Le temps retrouvé. De l’homme, Marcel, qui tient le monde dans son demi-sommeil et qui le restitue bien des années après, nuit après nuit, à l’ombre de Shéhérazade qui l’a tant fait rêvé tout le long de sa vie de somnambule à la recherche d’un sujet qu’il pourrait écrire, sans parvenir à le trouver, si ce n’est en racontant ce qu’il a traversé.

Troisième page Du côté de chez Swann :
« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. »
Le temps retrouvé, six pages avant la fin :
« Moi, c’était autre chose que j’avais à écrire, de plus long, et pour plus d’une personne. Long à écrire. Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir . Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir. Non pas que je prétendisse refaire en quoi que ce fût les Mille et une Nuits, pas plus que les Mémoires de Saint-Simon, écrits eux aussi la nuit, pas plus qu’aucun des livres que j’avais aimés, dans ma naïveté d’enfant, superstitieusement attaché à eux comme à mes amours, ne pouvant sans horreur imaginer une œuvre qui serait différente d’eux. Mais comme Elstir Chardin, on ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant *. Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, ne pas penser à son goût, mais à une vérité qui ne vous demande pas vos préférences et vous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit en les oubliant les « Contes arabes » ou les « Mémoires » de Saint-Simon d’une autre époque. Mais était-il encore temps pour moi ? N’était-il pas trop tard ?
* Sans doute mes livres eux aussi, comme mon être de chair, finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner à mourir. On accepte la pensée que dans dix ans soi-même, dans cent ans ses livres, ne seront plus. La durée éternelle n’est pas plus promise aux œuvres qu’aux hommes.»

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2 réflexions au sujet de « Les Mille et une de Proust »

  1. Oui, Proust se cache derrière Shéhérazade et Shéhérazade cache Proust. Et derrière, les Mille et nuits, il y a sa mère. Une fois, adulte il dit à sa mère qu’il a envie de les relire. Aussitôt elle exauce son vœu. « Ma mère, écrit-il, me fit venir à la fois les Mille et une Nuits de Galland et les Mille et une Nuits de Mardrus. » La traduction sage et la traduction coquine.

  2. je ne connaissais pas « les milles et une  » de Proust et ne l’aurait jamais imaginé se glisser dans la peau de Shérazade ! Qu’elle perspective cela ouvre sur son être féminin.
    Merci Carole.

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