Cervantès se moque des plagiats

     La première partie de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, dès sa parution en 1605,a eu un succès foudroyant. Lu à voix haute sur le parvis de la cathédrale de Séville, dans les champs et les fermes au repos, et à la cour, ce texte fait rire. L’hidalgo rendu fou par la lecture, déforme la réalité, se bat contre des moulins à vents, bouleverse les codes de la raison et incarne un être cohérent à force de poursuivre ses rêves sans relâche. Á travers lui, Cervantès se moque d’une Espagne qui se sclérose, qui a chassé les Maures et d’un certains nombre de choses qui n’ont plus de sens à son époque. C’est aussi un livre sur le désenchantement vécu par un homme enchanté.
Cervantès s’amuse. Il remet en question au chapitre IX, la paternité du texte qu’il est en train d’écrire. Il devient lecteur et ne peut lire la suite. « Cela me chagrina beaucoup. » Le hasard et la bonne fortune, – continue-t-il d’écrire –, lui permettent de découvrir des vieux cahiers chez un marchand de soie. Et nous voici, nous lecteurs, avec une histoire rédigée en arabe par Sidi Ahmed Benengeli qu’un morisque lui traduit dans le cloître de la cathédrale. Le symbole de ceux qui ont évincé les morisques. Encore un éclat de rire.

     « Pour moi, écrit Kundera, le fondateur des Temps Modernes n’est pas seulement Descartes mais aussi Cervantès. » Le Manchot de Lépante, blessé à la guerre où il perd l’usage de son bras gauche, captif à Alger, puis libéré. De retour en Espagne, en écrivant Don Quichotte, Cervantès ouvre un espace sans limites dans la littérature. Son empreinte sur d’autres écrivains est vertigineuse. Diderot, Sterne, Dickens, Borges, Juan Goytisolo, Carlos Fuentes, Paul Auster et tant d’autres.
Flaubert dans une lettre à Louise Colet :
« Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et poétique.»
Puis dans une autre lettre :
« Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par-dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. »

      Mais revenons à la publication de la première partie de ce best-seller en 1605. Un médiocre écrivain, Alonso Fernandez de Avellanada s’empare du sujet. Il pique l’hidalgo à Cervantès et le bouquin fait un bide. Qu’à cela ne tienne. Le Manchot Cervantès, à l’aide de sa main droite, rédige la deuxième partie qui est publiée en 1613 et règle l’affaire sans procès. Au chapitre II, « parmi d’autres sujets divertissants », Don Quichotte apprend que son histoire est dans un livre écrit par un Maure qui s’appelle Sidi Berengine ou Aubergine, dit Sancho.
Chapitre III, l’hidalgo rencontre un bachelier qui a lu le navet et qui lui raconte ses exploits. Peu à peu, Don Quichotte et Sancho se rendent compte qu’il y a des contrevérités dans cette version. Don Quichotte déclare à la place de Cervantès qui se marre en l’écrivant :
« – Je ne sais pas ce qui a pris l’auteur d’ajouter des nouvelles et des contes qui n’ont rien à voir avec moi, alors qu’il y a tant à dire sur ma seule personne ! Sans doute a-t-il obéi au proverbe qui dit : de paille ou de foin, mais le ventre est plein. Pourtant, s’il s’était contenté de rapporter mes pensées, mes soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes aventures, il aurait eu de quoi faire un volume au moins aussi gros que les œuvres complètes du plus prolixe des auteurs ! De tout cela je conclus, monsieur le bachelier, que, pour composer des histoires ou des livres de quelque genre que ce soit, il faut avoir un grand bon sens et un jugement mûr. Dire des drôleries ou écrire avec humour n’appartient qu’aux grands esprits. Au théâtre, le personnage le plus sensé est le bouffon, car quiconque veut avoir l’air d’un sot doit se garder de l’être. Quant à l’histoire, elle est à considérer comme une chose sacrée, car elle doit être véridique, et là où il y a vérité, il y a Dieu. Cela n’empêche pas que certains auteurs font des livres et les débitent comme si c’étaient des beignets ! »

        Nous devons tous remercier Avellanada d’avoir permis à Don Quichotte de devenir fou du pouvoir de la littérature. Car comme l’a écrit Carlos Fuentes dans Terra Nostra, il est le premier personnage de fiction qui se sait lu et qui modifie son comportement en fonction de cette lecture dans la seconde partie de ses exploits : « Ce héros de comédie, né de la lecture, serait le premier héros à se savoir lu. Pendant le temps où vivrait ses aventures, celles-ci seraient écrites, publiées et lues par d’autres. Double victime de la lecture, le gentilhomme en perdrait deux fois la raison, d’abord en lisant, ensuite en étant lu. »
Je vous conseille la traduction d’Aline Schulman.

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