Quitter sa langue maternelle pour devenir écrivain

Conrad, l’homme qui n’a jamais écrit dans sa langue, me fascine. Ses livres existent comme rarement d’autres auteurs ont su créer un univers. Il s’efface derrière ses textes. C’est une de ses vertus. Des parents – Eva et Apollo – appartenant à la noblesse polonaise qui vivaient en Ukraine alors dominée par la Russie, le font atterrir sur terre en 1857 avec un nom fabuleux : Josef Teodor Konrad Korzenioswski. Enfant unique, on l’appelle par son troisième prénom : Konrad. Son père s’active contre la Russie, traduit Hugo et Shakespeare, écrit quelques textes patriotiques et à force de s’engager politiquement, est arrêté puis exilé dans le nord de la Russie. Il est accompagné de Konrad et d’Eva qui meurt de tuberculose. Premier exil de Konrad. Deux ans plus tard, Konrad devient orphelin à onze ans. Il est pris en charge par son oncle, le frère d’Eva. Des études, pensionnaire dans une école secondaire, un précepteur, une éducation lettrée sans surprise. Il n’a jamais vu la mer, né à l’intérieur des terres, et à seize ans il veut naviguer.
« Mon but n’était pas une carrière de marin, mais la mer. »
Qu’est-ce qui lui prend d’avoir envie de couper les amarres et de « gâter sa vie », lui dira-t-on ?
Plus tard, dans une revue polonaise, on l’accusa d’avoir déserté son pays natal.
Á dix huit ans, il part. Son oncle cède.
Il parle français, file à Marseille et devient matelot à bord d’un bâtiment français. Il a déjà une idée fixe. Peut-être une passion. « La ferme résolution que si « je devais être marin, alors je serais marin anglais » était déjà formulée dans ma tête – mais en polonais, bien entendu. Je ne savais pas six mot d’anglais. »

Celui qui changera la première lettre de son prénom, – le K de sa contrée et des héros de Kafka –, en un C pour se donner un nom d’auteur, livrera peu de souvenirs sur ce qu’il a vécu de par le monde, jusqu’à devenir mystérieux et secret. Parfois, ses biographes s’arrachent les cheveux. Il change souvent de bâtiment et a l’air de ne pas s’entendre avec plusieurs commandants. Mais que de noms de lieux : Bombay, Singapour, Java, Île Maurice, entre autres. De quoi rêver sur lui. Il monte en grade, devient capitaine. Rupture encore. Il démissionne. Revient comme passager à Londres et espère un nouvel embarquement. En attendant, il se met à écrire La folie Almayer. Il a trente deux ans.

Dans Souvenirs personnels, une esquisse autobiographique publiée douze ans avant sa mort, – livre où il parle le plus de lui-même –, il raconte, tenant comme toujours le lecteur en haleine, ses premiers pas dans l’écriture bien plus que ses voyages. Je jubilais en le lisant. Il campe le récit en annonçant qu’il a d’abord écrit une minuscule phrase «  sur le papier gris d’un bloc posé sur la couverture de sa couchette » qu’il a interrompue et cachée à l’arrivée du second lieutenant. C’était à bord d’un vapeur le long d’un quai de Rouen. Coïncidence qu’il évoque : « L’ombre du vieux Flaubert » voguait peut-être au-dessus des ponts « avec un intérêt amusé. » La phrase s’évapore bien avant Londres. Á partir de là, nous suivons l’aventure des étapes aléatoires de la rédaction de son roman qu’il s’amuse à entrecouper de son parcours géographique depuis sa naissance. Á Londres, « dans le salon sur rue d’un meublé, dans un square de Pimlico, » il rédige sept chapitres et repart sur les mers. Trois ans de va-et-vient sans écrire une ligne. « Tout le manuscrit prit un air fané et le teint jauni de la vieillesse. » Il n’envisage pas qu’il est un auteur. Il n’en a pas l’ambition. Il n’a jamais « noté un fait, une impression ou une anecdote. » Après seize ans d’absence, il retourne en Pologne. Son oncle lui a toujours gardé une chambre dans laquelle il y a un secrétaire. Il pose le manuscrit dessus et apprend que c’était celui de sa mère, donc le sien. Il voyage encore. Le Congo. L’Australie. Retour à Londres. Il termine La folie Almayer à trente sept ans et nous révèle l’image ancrée dans sa mémoire  de l’homme qui allait devenir Almayer. C’était « à quelque quarante milles de l’embouchure d’un fleuve de Bornéo ». Image qui, au fil de la lecture, finit par être nécessaire au lecteur, introduite par je ne sais quelle magie de son art de la narration, laquelle tout à coup comble une question qu’on s’est posée sans y penser en cours de route.

Il n’a plus que trente ans pour écrire des milliers de belles pages sur tant et tant de destins. Et tout cela dans une langue étrangère.

Double exil. Il a quitté sa langue maternelle, mis de coté le français et est allé vers la langue qui lui était la plus inconnue. Et qui l’avait tenté en six mots. Celle qui lui a permis de se sentir libre d’écrire et de devenir autre, sans être obstrué, ni entravé par les fantômes de ses références. Il était comme neuf mais chargé du silence de ses années passées. Il s’est offert cette possibilité et a inventé sa langue. Celle qu’il n’aurait jamais pu exprimer dans les deux langages qui ont été témoins de son exil intérieur. Tels Semprun, Nabokov et la différence de l’écriture de Kundera en tchèque et en français.

Voici ce qu’il en dit, dans sa Note d’auteur qui précède Souvenirs personnels :

« Le fait que je n’écris pas dans ma langue maternelle a, naturellement, été souvent commenté dans les revues, les comptes rendus de mes différentes œuvres et dans les articles critiques plus étendus. C’était, sans doute, inévitable ; et à la vérité, ces commentaires étaient les plus flatteurs pour ma vanité. Mais, je n’ai à cet égard, aucune vanité qu’on puisse flatter. Je n’en saurais avoir. Le premier objet de cette note est de décliner tout mérite qui aurait pu s’attacher à cet acte accompli de propos délibéré.

Le bruit s’est répandu, je ne sais comment, que j’ai choisi entre deux langues, le français et l’anglais, qui me sont toutes deux étrangères. Ce bruit est sans fondement. […]

J’ai dû mal m’exprimer au cours d’un entretien amical et intime où l’on ne surveille pas soigneusement ses formules. Je me rappelle avoir voulu dire que, si j’avais été dans la nécessité de choisir entre les deux, et quoique je connusse assez bien le français, qui m’était familier depuis l’enfance, j’aurais appréhendé d’essayer de m’exprimer dans une langue aussi parfaitement « cristallisée ». C’est, je crois, le mot que j’utilisai. […] La vérité est que la faculté d’écrire en anglais m’est aussi naturelle que toute autre aptitude que j’eusse pu posséder de naissance. J’ai le sentiment étrange et irrésistible qu’elle a toujours fait partie intégrante de moi-même. Je n’ai jamais eu à choisir ou à adopter l’anglais. La moindre idée d’un choix ne m’est jamais venue à l’esprit. Et quant à l’adoption – eh bien, oui ! il y eut adoption ; mais c’est moi qui fus adopté par le génie de la langue, qui, dès que j’eus dépassé le stade des bégaiements, s’empara de moi si complétement que ses idiotismes mêmes, je le crois sincèrement, agirent directement sur mon caractère et façonnèrent ma nature encore malléable.

Cette action fut très intime, et, son mystère élude l’explication. La tâche serait aussi impossible que de tenter d’expliquer le coup de foudre.

[…] Tout ce que je puis demander, après tant d’années passées à utiliser cette langue avec amour, au cœur, l’angoisse accumulée par les doutes, les imperfections et les hésitations, c’est le droit d’être cru quand je dis que, si je n’avais pas écrit en anglais, je n’aurais pas écrit du tout.»

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