Black Coal et Marguerite Duras

Black Coal de Diao Yinan. Un corps dépecé envoyé aux quatre coins de la Chine sur des wagons de charbon. Puis un homme qui a des soucis avec sa femme. On comprendra plus tard que c’est un flic et dès les premières images, qu’il est fait de pulsions jusqu’à vouloir la violer en plein jour sur le quai d’une gare, à l’orée du train qu’elle va prendre avant de le quitter à jamais. Tout cela à Harbin dans une ville minière du Nord-Est où la neige brouille les pistes. C’est un film hanté par le fracas que vit la Chine, son essor économique fulgurant qui creuse encore plus les inégalités, – l’écart entre les riches et les pauvres –, et qui, en parallèle, exacerbe la perte des repères de chacun. Un film brouillard sous une lumière crue, « presque artificielle », a dit Diao Yinan après avoir reçu l’Ours d’Or au festival de Berlin. Un polar en référence aux films noirs des années 40 et 50 qui nous racontaient alors comme une allégorie, l’angoisse sous-jacente de cette époque mais qui ne respecte pas, dit encore Yinan, les conventions précises et fixes de ces films de genre. L’enquête policière est un prétexte qui lui a permis de restituer l’état des lieux actuel. États d’âme plongés dans l’obscurité qu’aucun sentiment de communauté ne peut sauver de la détresse et du naufrage.

Cinq ans après, le flic est alcoolique et a perdu son métier. Les crimes sont renouvelés, toujours de la même manière, dispersés aux quatre coins de la Chine, à partir d’un endroit où tous ces rails convergent. Du coup, le meurtrier est localisé et identifié.

Il rencontre la veuve du premier meurtre. Elle travaille dans une teinturerie et a des yeux terriblement tristes. Il se met à enquêter après l’assassinat de son ami policier, le seul qui avait l’air d’avoir la tête sur les épaules. Tous les autres sont paumés et étranges. Parfois, on croit qu’on perd le fil mais ce sont les personnages qui l’ont perdu, asphyxiés par la mutation de leur société. Le désir et l’impossibilité de se rejoindre lient la veuve et l’ancien flic. Les sentiments sont refoulés, la violence les a remplacés. Personne ne fait ce qu’il voudrait réaliser, emporté par les rouages d’une mécanique qui le dépossède de sa volonté.

J’en suis sortie secouée et admiratrice du climat que le réalisateur a su créer à partir de la réalité.

Je me suis dit qu’il fallait une fois de plus être à l’écoute de ce qu’exprime la Chine, de plus en plus à la pointe du devenir du monde, tels les polars américains des années 30 et 40 qui nous évoquaient les dédales d’alors. Black Coal nous parle d’une situation que, si nous y regardions de plus près en Europe, est aussi la nôtre. Le brouillard, l’absence de prise sur la réalité, réduite à des pulsions comme seul moyen d’expression et la violence qui en découle. Le feu d’artifice en plein jour à la fin comme une explosion d’impuissance éjaculée au-dessus d’un toit.

En quittant la salle, j’étais tellement frappée par la similitude entre ce qui se trame ici et l’impression que me laissait ce film, qu’un fait divers français, semblable à celui développé par Yinan, m’est venu à l’esprit. Ce corps tronçonné et envoyé en plusieurs morceaux dans des wagons, qui avaient permis de localiser la gare de départ, m’évoquait un souvenir que je n’arrivais pas à situer dans ma mémoire. J’étais certaine de l’avoir lu dans un journal. J’ai mis trois jours à comprendre que je me trompais. Mon égo me jouait des tours. Ce n’était pas moi qui l’avais repéré mais Marguerite Duras. Je venais de me rappeler la pièce de théâtre qu’elle avait écrite dans les années 1960 : Les Viaducs de la Seine-et-Oise.

Duras, elle aussi, s’inspire d’un fait divers réel. « D’une femme, s’explique-t-elle dans Le Monde, qui, au terme d’une vie douce et paisible, a tué son mari et l’a découpé en morceaux […] Tous les jours elle partait avec son petit sac à provisions et elle jetait un morceau par-dessus le viaduc sur les trains qui passaient ; on en a retrouvé à Lille, à Bordeaux, à Cahors. » Le crime a eu lieu en Seine-et Oise.
« Ce qui a retenu mon attention, c’est la bonne volonté de la femme : elle voulait sincèrement aider la justice, mais elle n’a pas pu expliquer son acte. C’est un peu comme les sœurs Papin qui n’ont pas été capables non plus de donner les mobiles de leur crime.»

Dans Les Viaducs de la Seine-et-Oise, Duras transpose le crime en une relation triangulaire, ce qui, chez elle, est une obsession. Le ravissement de LOL V. Stein, par exemple. Mais là, la personne rejetée, – la victime – est encore plus démunie de facultés. Elle est sourde-muette et cohabite depuis une vingtaine d’années avec un couple de retraités de la SNCF dont elle est la cousine. Elle n’aurait pas fait de mal à une mouche et leur fait la cuisine. Ils la suppriment. Une idée de la femme, Claire, que le mari, Marcel, suit et exécute. Ils cherchent à comprendre « les raisons, dit Claire, de ce que les autres nommeront bientôt notre forfait ». Pour sortir de l’anonymat ? Du vide de leur vie ?
« On nous citait dans toute la commune comme des célébrités de l’anonymat ! On disait : les Ragond comme on aurait dit … ( il cherche) les artichauts, le temps. »

Duras a conservé le nom du lieu. La banlieue, une population de laissés-pour-compte et la tristesse de leur environnement. « L’intelligence, en Seine-et-Oise, souffre et languit, » remarque le mari. Dans l’acte II, un ouvrier agricole, un barman, deux amoureux. Et les ténèbres quant au couple : toujours l’absence d’explication à ce qui les amenés à tuer. Si ce n’est un « suicide (actif) préféré à l’acception (passive) de la vieillesse, » que Duras envisage.
«  Je crois qu’il faut admettre la vérité des ténèbres, » dit-elle encore.

S’ensuit une rêverie. Est-ce que Diao Yinan a lu Duras ou n’est-ce qu’une coïncidence ? Nulle trace nulle part de la convergence du fait divers développé dans Les Viaducs de la Seine-et-Oise et du mode opératoire des crimes dans Black Coal. Yinan dit dans une interview de Pierre Haski :
« Avec les nouveaux moyens de communication, nous sommes informés quotidiennement de faits divers très violents, y compris avec des images sur nos portables, ce qui n’était pas le cas avant. Ça influe sur notre création, le besoin de comprendre… »
Il ajoute qu’il a placé son histoire dans les années 1990 parce que c’était le début des repérages à l’ADN au cours des enquêtes. Á l’époque de Duras, cela n’était pas nécessaire. La piste des aiguillages suffisaient. Et pourtant, leurs rails se croisent.

Duras aurait sûrement écrit un texte et brodé là-dessus, s’amusant des effets miroir et récupérant son objet comme elle l’a fait dans L’amant de la Chine du Nord après l’adaptation de L’amant par Jean-Jacques Annaud.

Voici le texte de Duras qui précède la pièce :

« TEXTES d’INFORMATIONS

( Lu avant le lever du rideau.)

EN 1954, des débris humains furent découverts dans des wagons de marchandises un peu partout en France, dans différentes gares.

Le recoupement anthropologique permit de découvrir que ces différents débris humains appartenaient initialement au même corps humain. La reconstitution de ce corps fut faite, qui le prouva, à Bordeaux.

Le recoupement ferroviaire permit de découvrir que tous les trains qui transportaient ces débris humains étaient tous, quelle que fût leur destination, passés par un même lieu géométrique, à savoir sous le viaduc d’Épinay-sur-Orge.

Le recoupement policier dernier permit de découvrir que les auteurs du crime étaient de pacifiques retraités de la S.N.C.F, âgés d’une soixantaine d’années, domiciliés dans une commune d’Épinay-sur-Orge, que leur victime était une infirme de naissance, leur cousine germaine, qui vivait depuis vingt-sept ans en bonne intelligence avec eux.

Les efforts conjugués de la justice et de ses auteurs ne vinrent pas à bout des raisons de ce crime. Il resta donc inexpliqué.

Ses auteurs furent condamnés, lui à la peine capitale, elle à la relégation à vie. »

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