Virginia Woolf a un problème

Que n’ai-je pas entendu à propos de Virginia Woolf au cours de ce dernier mois tandis que je la relisais, découvrais d’autres textes d’elle et replongeais dans la force et le trouble de son univers ? Elle est barbante, has been et snob. Donc bonne à être rangée au fond d’une bibliothèque, après avoir été refoulée par une série d’adjectifs étonnants de brièveté. Peu de louanges, ni de souvenirs concrets de la lecture de ses écrits. Une vague considération et toujours très peu de mots pour la qualifier. Pourquoi cette indifférence que ce soit dans le rejet ou dans l’acceptation ? Je la voyais cataloguée en une figure mélancolique et d’avant-garde parmi la bande excentrique de Bloomsbury et me rendais compte à travers les avis récoltés, que son personnage était devenu bien plus important que ce qu’elle avait écrit. On repense à son suicide, à sa vulnérabilité, à sa passion pour Vita Sackville, à ses piques dans son Journal en occultant celles de Saint-Simon dans ses Mémoires, à son féminisme que l’on réduit à un conseil donné aux femmes d’avoir Une chambre à soi et on en reste là.
Curieux purgatoire : la voici noyée sous l’image d’une femme écorchée et engloutie dans le silence des femmes qu’elle a combattu, épluché et percé à jour. Elle qui avait tant conscience de la différence entre ce qu’elle était et ce qu’elle écrivait jusqu’à le souligner dans un article intitulé Comment lire un livre ? :
«  Jusqu’à quel point, devons-nous nous demander, un livre est-il influencé par la vie de l’écrivain ? jusqu’à quel point peut-on sans danger laisser l’individu expliquer l’écrivain ? jusqu’à quel point devons-nous résister ou céder aux sympathies et antipathies que l’individu lui-même éveille en nous grâce aux mots, qui sont tellement sensibles, qui reflètent tant le caractère de l’auteur ? »
Elle paye un drôle de prix sur la gageure qu’elle a tenu.
Parlons plutôt de ses écrits. Et de sa lucidité sur ce qu’elle poursuit. Elle veut rompre avec le roman anglais traditionnel. « Cet épouvantable procédé narratif du réaliste, est faux, irréel, purement conventionnel », écrit-elle dans son Journal.
Elle vient de publier Orlando. Une fantaisie nourrie de tout ce qu’elle sait, ressent et pense sans que cela soit savant. « J’aspirais à la gaité. J’aspirais à la fantaisie. J’aspirais ( et cela, c’est important) à donner aux choses leur valeur caricaturale. »
Orlando, le personnage central, traverse les siècles jusqu’à l’époque contemporaine. D’abord homme, il a de belles jambes, ne laisse pas indifférent Elisabeth 1er,, dite la reine vierge, qui le garde près d’elle, devient amoureux d’une princesse russe et vibre pour elle sur la Tamise prise par le Grand Gel «  alors que la glace ne fondît pas sous l’effet de leur chaleur ». Scène burlesque. Ils s’étreignent sur le fleuve glacé. Virginia a des visions et s’amuse. Elle pastiche les romans d’amour. Il est un héros médiéval et il s’évertue à écrire un long poème.
«  Mais étant donné qu’il biffait autant de vers qu’il en insérait, le total à la fin de l’année, en était souvent plutôt inférieur à celui du début, et on eût dit qu’au fil de l’écriture le poème se trouvait complètement désécrit. »
Á trente ans, à Constantinople, il tombe dans un sommeil profond pendant une semaine et devient femme à son réveil. Virginia n’est pas loin de ce qu’on entend aujourd’hui sur la théorie du genre. Mais elle est dans un roman. Elle jongle allègre, avec les équivoques et le chassé-croisé de la situation. En devenant femme, Orlando subit ce qu’il faisait subir aux femmes. Obligation de cacher ses mollets, de jouer à la fragilité et « d’être obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux ». Virginia en rit et nous fait rire. Elle se moque de la répartition des rôles en fonction des sexes, portés comme des déguisements, de la soumission des femmes, de la virilité des hommes et du coup, de l’absence d’authenticité dans toute relation amoureuse. En filigrane, elle s’interroge. Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est ce que l’amour ? Pourquoi tous ces carcans et la fragmentation de soi refoulée en dessous ? Comment briser les apparences ? Pourquoi tous ces mensonges ?
Elle file à toute vitesse à travers le temps et brasse l’histoire des idées. Ô les pages sur le mariage et la bague au doigt sous la reine Victoria ! Elle sabre les conventions conjugales. « Des couples clopinaient pesamment au milieu de la route indissolublement liés. » Qu’est-ce le plus important pour Virginia ? Elle s’évade avec son imaginaire et le déploie jusqu’au bout. Orlando femme fera aboutir le poème qui n’avait jamais été terminé lorsqu’elle était homme. Elle continuera d’écrire tout comme Virginia qui rêve à un monde différent, loin de la brutalité de la réalité, poussé par l’intelligence et non pas enclavé dans la chair, la souffrance et le malaise.
Virginia se lance un défi à chacun de ses romans.
Elle commence à réfléchir à ce qui sera Les Vagues.
«  Orlando a fait merveille. Je pourrais maintenant exploiter ce genre. Ce n’est pas faute d’y être encouragée. Les gens trouvent que c’est si spontané, si naturel ! »
Non. Elle ira ailleurs. Elle cherche à saisir l’insaisissable, à traquer l’instant vécu en éliminant les fioritures, et à introduire la dimension musicale de la poésie au sein de sa prose pour garder l’essentiel de ces instants.
«  La meilleure poésie n’est-elle pas celle qui a le plus grand pouvoir évocateur ? N’est-elle pas constituée de la fusion d’une foule d’idées disparates, qui fait que ce qu’elle exprime dépasse l’explication ? », note-t-elle dans son Journal.
Dans Les Vagues, elle orchestre sept personnages, quatre garçons et trois filles, désignés par leur prénom, qu’elle fait évoluer de l’enfance à la vieillesse, en passant par le collège. Leur vie s’écoule, rapportée par les soliloques de chacun. Ils entrent et sortent comme des vagues de chapitre en chapitre. Points de vue qui ne considèrent que l’instant de ce qu’ils vivent, enfermés dans leur prisme. Ils ont des rêves et des espoirs. L’une aime l’un mais ne l’épousera pas. D’autres sont amants ou en ont plusieurs. L’un meurt accidentellement comme son frère Thoby, une autre se suicide. Le livre se termine par le monologue d’un des protagonistes qui revoit toute leur vie. Il a raté la sienne. Il voulait écrire. Virginia écrit ce qu’il n’a pas pu écrire. Mince victoire, teintée d’ironie. Elle sait que la place des femmes et leur conquête n’ont rien à voir avec une revanche. Elle aspire à un monde apaisé et a l’élégance de laisser la dernière parole à un homme qui parle dans le vide à un interlocuteur imaginaire. Il est le seul à faire un rapport objectif sur tout ce qui s’est passé. Il clôt le récit mais c’est elle qui le maîtrise. Vertige de sa subtilité et de sa force à trouver des formes narratives qui cherchent à susciter des impressions lesquelles, au cours de la lecture, résonnent en nous d’une façon mystérieuse. Surgissent des images de notre propre vie ou des volutes de réflexion alors que la phrase vogue sans explication. Et nous quittons ce livre rempli de tous ces remous.
«  Et puis, nous sommes tombés dans un de ces silences qui sont parfois interrompus par quelques mots, comme si un aileron surgissait dans le désert du silence ; et puis l’aileron, la pensée, replonge dans les profondeurs, faisant autour de lui une vaguelette de satisfaction, de contentement, » écrit-elle dans Les Vagues .
Oui, il faut se laisser porter par les phrases de Virginia Woolf.
Quand on commence un de ses livres, il faut entrer dans son flot, y aller progressivement comme dans une mer bretonne. D’abord les chevilles, les jambes puis les hanches. Une fois qu’on est plongé, on n’a plus envie de sortir de l’eau. Lire Virginia Woolf demande ce type d’effort. Il faut s’imbiber du roulis de ses phrases, une ligne après une autre, s’accoutumer à la température de ce qu’elle propose, avant de s’immerger tout d’un coup, et d’être embarqué par elle. Après, on a plus envie de la quitter. Á se demander si une des raisons de l’indifférence dont elle pâtit, n’est pas due à notre façon de lire aujourd’hui une marée de livres mâchés et évidents, truffés de sous-titres qui cultivent en semant des informations savantes, – historiques, techniques etc. – et éclairent psychologiquement, pour faire un deux en un comme un shampoing qui lave et démêle les cheveux, tout cela sans obscurités, à l’aune des feuilletons de télévision. Certains textes de Faulkner sont aussi difficiles à aborder.
Virginia a un problème. Ce qu’elle a exploré au travers de sa colère contre la condition féminine, est devenu lieux communs ou évidences. Quant à son écriture, elle a ouvert des sentiers que d’autres écrivains ont repris tels les murmures intérieurs, sa manière de saisir le temps ou de construire un récit. Mais on ne dénombre plus la multiplicité ce qu’elle a défriché. Elle est une pionnière parce qu’elle elle a su créer un univers en ouvrant des perspectives qui lui ressemblent, pleines de strates et de méandres, et ne montrant que le « sommet de l’iceberg ». Virginia a décidé que « l’écrivain exprime l’essentiel et laisse le lecteur faire le reste ». Elle permet à celle ou celui qui la lit d’être libre d’absorber à son rythme propre ce qu’elle suggère dans ses romans. Double liberté. Elle écrit ce qui lui plaît. Nous lisons ce qui nous plaît et avons ce choix. L’indifférence blasée qu’elle reçoit de nos jours est peut-être à la mesure de sa radicalité.
Lorsqu’elle a voulu écrire Les Années, elle a souhaité alterner les chapitres entre le roman de la famille Pargiter et un essai passé au microscope sur les restrictions éducatives des filles qui ne peuvent aller à l’université, les agressions sexuelles lorsqu’elles sont enfant alors que les garçons s’initient avec des prostituées et les conséquences. Cela fut d’abord, un texte qu’elle a intitulé Le livre sans nom, – quel beau titre – car elle l’a mis de côté. Elle voulait alors transgresser les limites du genre romanesque et s’est rendu compte qu’elle tombait dans le piège de l’explication et que seul le roman en fabriquant l’émotion, apportait les questions. Il nous en reste donc la sève. L’histoire commence en 1880. De nouveau, une série de personnages qui d’années en années n’arrivent jamais à dire ce qu’ils voudraient exprimer à un autre. Cela reste toujours étranglé et sur le bout de la langue sans qu’elle souligne quoi que soit. Et il y a de la tendresse et de l’humour dans sa façon de laisser en plan toutes ces personnes qui désirent quelque chose sans jamais l’atteindre. Et le temps file, et les destins sont contrariés. En particulier, ceux des femmes, élevées pour être des animaux domestiques tandis que les garçons vont à Oxford ou Cambridge. La sensualité croisée un jour par hasard avec un garçon de ferme qui pose ses lèvres sur Kitty, fille du président du collège d’Oxford. Puis Eleanor, la vieille fille qui, à soixante dix ans, somnole dans une fête familiale, après s’être occupée de son père jusqu’à sa mort. Ou Rose, suffragette qui fera de la prison pour avoir milité. Ou encore Peggy, la deuxième génération, qui est devenue médecin, une femme moderne émancipée. Toutes et tous dans quelque chose qui ne peut pas s’éclore en raison de la chape originaire. Et le roulis de la vie sous le rythme des phrases de Virginia qui traversent Londres au fil des ans.
Et puis, tous ses autres livres.
Lisons-la. Relisons-la. Elle est saisissante.
Et enfin son Journal.
Être happée lors du dernier quart, le cœur serré, sachant que sa fin approche. Assister à la guerre à travers ses yeux. Á l’arrivée d’Hitler quelques années avant, et à sa clairvoyance sur l’effroi et le danger que c’était. La suivre entre les lignes, signalant les bombardements sur Londres et non loin de sa maison à la campagne. Oui, commencer à mélanger sa vie à ce qu’elle a écrit, mais uniquement à cet instant. La voir lutter pour avoir la force de continuer. Le quotidien au fil de sa plume dans cette maison près de laquelle elle va bientôt se noyer, comme Rachel se voyait mourir dans La Traversée des apparences. L’héroïne de son premier roman, emportée par une mauvaise fièvre, avait l’impression de tomber « dans un profond bassin plein d’une eau visqueuse ». Elle va accomplir la vision de celle qu’elle a inventée vingt six ans avant, pour éviter de tout confondre. Se dire que l’écriture ne l’a pas sauvée de ses tortures, ni de ses moments folie. Mais qu’elle a magistralement su reporter l’échéance, repousser ses hantises et se distraire de cela en s’acharnant avec les mots, les soulevant, les malaxant pour former une digue. Elle écrivait en 1926 alors qu’elle est morte en mars 1941.
« Me suis réveillée vers trois heures à peu près. Oh ! la voilà qui commence à s’approcher … cette horreur … L’effet physique est celui d’une vague douloureuse s’enflant dans la région du cœur ; elle me ballotte. Je suis malheureuse, malheureuse ! Arrière ! Mon Dieu, je voudrais être morte ! Pause. Mais pourquoi donc ressentir cela ? Laissez-moi regarder comment la vague se soulève. Je regarde. Vanessa. Des enfants. L’échec. Oui, je distingue cela. L’échec, l’échec. »
L’angoisse de Virginia jugulée en écrivant. Les parties de boules quasi quotidiennes qui la mettent de mauvaise humeur lorsqu’elle perd. Ses sauts de puce à Londres, sa demeure dévastée par les bombardements. Ses cahiers qu’elle récupère. Son autre passage à Londres où elle voit son ancienne maison en ruine. La vision de la pièce où elle a écrit tant de livres, le fantôme que c’est devenu. Les queues d’enfants et d’adultes avec des valises devant les entrées de métro pour être à l’abri la nuit. Son combat pour supporter tout cela. Ses balades à pied dans les champs. La constatation de son vieillissement. La description d’un ciel, Léonard toujours à ses côtés, vigilant, merveilleux. La maison d’édition déménagée de Londres. Quelques articles commandés par des revues américaines. L’argent, ce qu’elle gagne, ne gagne pas. Les restrictions alimentaires dues à la guerre. La mort de Joyce, le souvenir outré de sa première lecture d’Ulysse qu’elle a refusé de publier et sa conscience, malgré les mêmes réticences, que c’est un texte important. Sa rencontre avec Freud.
«  C’est un très vieux monsieur tout ridé et rabougri, avec des yeux clairs comme un singe. Paralysé, secoué de mouvements convulsifs, il éprouve quelque difficulté à s’exprimer ; mais reste très vif d’esprit.  Á propos d’Hitler: Il faudra des générations avant qu’on soi débarrassé de ce poison. »
Son envie de toujours réfléchir et de progresser. La cuisinière qui repart chez elle pour rejoindre sa famille, Virginia faisant la cuisine.
«  Mais je m’aperçois, non sans plaisir, qu’il est sept heures, et qu’il me faut préparer le dîner. Haddock et saucisses au menu. C’est vrai, je crois que l’on acquiert une certaine maîtrise sur la saucisse et la merluche en les couchant sur le papier. »
Écrire, sa planche de salut et sa seule façon de palper le réel. Se rappeler combien elle n’a jamais cessé d’utiliser des métaphores qui se rapportent à l’eau. Être fascinée par sa fascination de ce qui allait la submerger, les cailloux dans sa poche, pour encore plus couler lorsqu’elle s’est enfoncée dans la rivière Ouse. Même dans le ciel, il était question de l’eau.
« Et elle vit les vagues onduler paisiblement sous la lune. »
C’était dans Orlando.
Comprendre qu’elle a scellé en mots ce que les abysses de la vie sont incapables de freiner. Virginia savait qu’elle ne réagissait pas comme les autres et c’est cette piste-là qu’elle a voulu creuser.
Samedi 18 février 1922 « Hier, je voulais noter je ne sais plus quoi à propos de la célébrité. Oui, je crois que c’était que je me suis résignée à l’idée de n’être jamais un écrivain populaire, et c’est si vrai que je considère que l’indifférence et l’injure font partie de mon lot. J’écrirai ce qui me plaît, et on pensera ce qu’on voudra. Le seul intérêt que je présente en tant qu’écrivain réside, je commence à le voir, dans une personnalité bizarre, et non dans une force, une passion ni rien de remarquable. Mais, me dis-je alors, n’est-ce pas une « personnalité bizarre », qui est en soi la qualité que je respecte ? »

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