Lire Imre Kertész

Lorsque je lis ou relis Imre Kertész, au bout de quelques pages, je suis prise par un étourdissement, happée par le flux de sa pensée qu’il étire et déroule en spirale. Chaque fois, je suis confrontée à la fulgurance de ses remous. Il m’entraîne à ce qu’on pourrait appeler la vérité, celle qui sait que la vie est invraisemblable et qui devient plus réelle en l’écrivant et je finis par m’identifier à ce qu’il écrit en le lisant. Il traque cette vérité qu’il ne parvient pas à cerner. Elle se révèle parfois, cinglante, et s’évanouit dès le mot suivant. Il met le monde à plat et je reste collée à ce monde. Nous n’avons pourtant rien en commun. Son expérience n’est pas la mienne. Je n’ai pas été dans les camps d’extermination, je n’ai pas subi l’étau du stalinisme, je suis une femme, il est hongrois. Jamais avant lui, je n’avais éprouvé une telle forme d’identification à en avoir le tournis.

Kertész, c’est l’histoire d’un homme qui a été dépossédé de sa vie et qui se la réapproprie à travers le roman. Il sait qu’il ment dans un roman. Être sans destin est une fiction de ce qu’il a vécu. C’est un choix délibéré. Lui, à quinze ans à Auschwitz, juif par héritage et déterminé comme tel par les autres alors qu’il n’avait pas eu le temps de savoir qui il était. Il a tout à apprendre et beaucoup d’années pour recréer ces camps. Il se refuse à l’autobiographie. Il ne veut pas témoigner, ni se souvenir de son passé. Il n’en a pas. On le lui a dérobé. Il cherche la forme littéraire qui puisse reconstituer l’absolue dépossession de ceux qu’on nomme des rescapés ou des survivants. Mais survivants de quoi ? La violence de ce parti-pris fictionnel est vertigineuse lors de la lecture de ses textes. Elle permet de supporter la douleur. Tout est devenu incisif.
Son ami éditeur l’interroge dans Dossier K :
« – Tu ne veux tout de même pas dire que tu as inventé Auschwitz ?
– Et pourtant, en un certain sens, c’est exactement cela. Dans le roman, il m’appartenait d’inventer et de créer Auschwitz . Je ne pouvais pas m’appuyer sur des faits historiques, extérieurs au roman. Tout devait naître de manière hermétique, par la magie de la langue, de la composition. »
Dans Journal de galère, au cours de sa recherche d’une forme distanciée :
« Le littérateur qui sort vainqueur, c’est à dire « avec succès », du matériau des camps de concentration est sans conteste un tricheur et un menteur : voilà comment tu dois écrire ton roman. »
Il y a ce ton dans Être sans destin, ce style au cordeau, cette fausse naïveté et la dérision qui en découle. Ses phrases hallucinées par l’horreur qui lui a été imposée. Les descriptions décalées et ironiques d’un Candide féroce qui veut bien admettre qu’il n’y a aucune possibilité de s’extraire de la logique d’Auschwitz et qu’il est forcément coupable d’une faute qu’il n’a pas commise. Kertész dérange l’équilibre entre le Bien et le Mal. Il sape l’apitoiement jusqu’à oser parler de bonheur dans les camps de concentration. Un telle assertion est un scandale. Elle coupe le souffle mais c’est ce qu’il voulait exprimer.
« Ce qui m’intéressait, c’était selon quelle loi les gens se sont transformés en ce qu’ils sont devenus là-bas, » dit-il dans un entretien avec Clara Royer.

Sa façon de penser désarçonne au travers de la particularité de son style qu’il remet en question à chacun de ses livres. Circonvolutions qui saisissent des multiples strates, se déploient sur plusieurs pages et qui m’amènent à adhérer à son rythme et au cheminement de ce qui se produit en lui, à m’interroger et finissent par ébranler mes propres évidences. Il y a une force implacable dans sa langue.
Dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas :
« Et cessez enfin de répéter, dis-je vraisemblablement, qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle, il se peut que Satan en personne, ou bien Iago, soit irrationnel, mais ses créatures sont des êtres parfaitement rationnels, on peut déduire tous leurs actes, comme une formule mathématique ; on peut les expliquer par l’intérêt, la cupidité, la paresse, la volonté de puissance, la concupiscence, la lâcheté, telle ou telle satisfaction instinctive, ou en dernier lieu, en désespoir de cause, une folie quelconque – paranoïa, manie dépressive, pyromanie, sadisme, masochisme, mégalomanie démiurgique ou autre, nécrophilie, que sais-je encore, par laquelle des nombreuses perversités, et peut-être toutes à la fois, en revanche, dis-je vraisemblablement, écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication, au contraire : c’est le bien. »
Il renverse les notions parce qu’elles se sont brisées. Il s’étonne d’un geste qui ne cherche pas à nuire. Le bien n’est plus évident.
« Un monde sans système de valeurs est un monde d’ironie. »
Écrire est le seul choix qu’il ait eu dans sa vie.
« Mon existence est monstrueuse sous tous rapports, sauf en ce qui concerne l’écriture : écrire donc, écrire pour supporter l’existence, si ce n’est la justifier. »
Il revendique son inexistence. Il est sans appartenance.
« Ce renoncement de l’individu libre au milieu de la fureur rituelle de la foule a déterminé toute mon œuvre ( soit dit pour résumer). »

Puis la Hongrie communiste sous le régime de Kadar. Et Le Refus. Mais aussi son humour. Les cent premières pages sont d’une drôlerie cruelle. Il s’agit de la procrastination d’un écrivain à qui une maison d’édition a refusé la publication d’Être sans destin. Le vieux, – se nomme Kertész –, tourne en rond dans la pièce où il doit écrire et tourne dans sa tête dix mille pensées qui l’écartent de ce qu’il ne peut écrire. Il est contraint de se justifier auprès de sa femme :
« – Mais je travaille, bredouilla-t-il (la conscience pas vraiment tranquille) ( car il y avait longtemps qu’il aurait dû se mettre à écrire un livre, vu que c’était sa profession) ( ou, pour être plus précis, les circonstances avaient fait que c’était devenu sa profession) ( puisqu’il n’en avait pas d’autre). »
De nouveau son style différent et une autre forme face à l’autre totalitarisme. Il raille la censure, les limogeages du jour au lendemain et l’absurdité administrative. Il résiste à la pression de sa femme ou de son voisin et admet une fois de plus, qu’il ne peut pas croire que sa vie est la sienne. Il circule librement ailleurs. Il a conquis sa liberté dans un seul et unique lieu : la littérature. Et soudain une phrase mordante qui fait éclater de rire à propos de sa femme qui a été incarcérée :
« Elle avait été détenue pendant un an pour le motif habituel, c’est à dire sans motif. »
Sa radicalité est sans concession. Dans Le Chercheur de traces, l’homme qui retourne dans une contrée où il y a eu des crimes indicibles, est odieux. Sa femme le lui dit « Ne sommes-nous pas des êtres humains ? » L’homme a survécu à ce qui est appelé l’incident. Rien que ce mot, presque une broutille sur ce qui a eu lieu. Encore un scandale. Cela siffle dans les oreilles ou lui entre par l’une et lui sort par l’autre. Comment savoir ? Les pistes ont été brouillées. L’homme cherche des traces qui ont disparu. On pourrait penser que c’est un flic ou un apparatchik. Il inspecte, interroge les habitants et indispose. Il ne peut pas partager sa culpabilité d’être en vie. Ultime hypothèse : « Serait-il en train de chercher ses accusateurs ? »

Ce qu’il rapporte va au-delà de sa propre expérience.
D’avoir mis en fiction les piliers qui ont scellé des aspects irrévocables de notre époque indexe notre monde et les possibilités dont il est capable. Kertész ne parle pas uniquement d’un écrivain, mais du destin possible de tout un chacun. Il décortique la minuscule marge de manœuvre qu’il reste à l’individu pour pouvoir se construire et résister face à la grande machine du pouvoir et de l’argent. Sa manière de rapporter l’îlot de la condition humaine en une abstraction, livre un étrange lexique sur la conduite à suivre pour ne pas être broyé.
« La nouveauté de l’époque, c’est la façon dont on met l’homme dans un rouage qui fonctionne, duquel il ne peut s’extraire, et il adhère totalement à l’idéologie de ce mécanisme. Pour pouvoir fonctionner, il est prêt à s’approprier une idéologie qui contredit totalement ses propres convictions, » dit-il à Clara Royer.

Lorsque je le relis, je continue de découvrir des dimensions que je n’avais pas encore perçues. L’univers qu’Imre Kertész a créé et les conséquences de ce qu’il a raconté, tout comme la littérature de Kafka à laquelle il se réfère, ouvrent des perspectives qu’il faudra encore du temps pour digérer et comprendre combien ce qu’il a apporté est unique et important. Et ce, malgré son Nobel.
Dans Le Refus :
« Bien qu’il fût encore vivant, il avait déjà vécu sa vie, et il aperçut soudain cette vie sous la forme d’une histoire lointaine, accomplie, close et achevée qui lui était tellement étrangère qu’il en fut atterré. Et si ce spectacle éveillait en lui un espoir, celui-ci était inspiré uniquement par cette histoire, Köves avait seulement l’espoir que si lui était perdu, au moins son histoire pouvait-elle encore être sauvée. »