Qui est la sœur de Shahrâzâd ou Shéhérazade ?

  Les Mille et une Nuits. « Je voudrais, écrit Borges, m’arrêter à ce titre. C’est un des plus beaux du monde, […] du fait que pour nous le mot « mille » est presque synonyme d’ « infini ». Dire « mille nuits », c’est parler d’une infinité de nuits, de nuits nombreuses, innombrables. Dire « mille et une nuits » c’est ajouter une nuit à l’infini des nuits. »

  Comment si peu de mots peuvent-ils dégager une telle immensité ?

  Rien que le destin du livre des Mille et Une Nuits, s’apparente à une fable que Shahrâzâd rapportait au roi, une nuit après l’autre, pour reporter sa décapitation au petit matin. Shahrâzâd résiste au temps et le livre aussi. Selon un libraire de Bagdad au Xe siècle, l’existence de ces « conteurs d’histoires extraordinaires » durant la nuit, est antérieure de plusieurs siècles aux plus anciens manuscrits. Ce libraire dit aussi que « le premier qui prit goût à ces causeries du soir fut Alexandre ».

  Le roi de Macédoine, né en Grèce, élève d’Aristote, part à la conquête de la terre d’où le soleil se lève, et a des insomnies. Arrivé en Perse, il découvre un remède pour les adoucir en rassemblant autour de lui des hommes dont le métier est de raconter des récits. La question de la langue dans laquelle ils sont transmis n’est pas signalée tant il semble évident qu’ils sont compris par tout le monde et dotés d’un pouvoir qui va au-delà des frontières. Ils traversent des milliers de kilomètres, se propagent oralement pendant des siècles, intègrent des variantes, s’enchevêtrent, se métissent et brouillent les pistes de leurs origines. Le libraire de Bagdad au Xe siècle, ne sait déjà plus qu’ils viennent aussi d’ailleurs. Une série de contes de ce « livre » connu du public sous le nom des Mille et Une Nuits, a d’abord pris racine en Inde. Puis ce fut en Perse et en Asie Mineure.

 Revenons à Alexandre. Au travers de cet envahisseur, c’est la première grande rencontre physique de l’Occident avec l’Orient qui en retour lui confie un de ses trésors à la fin du jour et le distrait de ses hantises. Il meurt à Babylone, imprégné de la Perse et transformé par l’art de ces conteurs d’histoires universelles qui l’ont fait rêver à la tolérance du mélange des cultures.

  Or, c’est une des paroles de Shahrâzâd : « Le monde est la maison de ceux qui n’en ont pas. »

  Les scribes entre le IIIe et le IXe, commencent à enregistrer les contes et à les recomposer. Ce sont des compilations en sanscrit, en persan de milliers d’auteurs anonymes. Encore le chiffre mille. Une fois en arabe, ils convergent au Caire. Nul ne parvient à rassembler le chiffre magique mais tous savent qu’il est question de mille et un. Cahiers, papyrus, variations qui finissent par s’égarer d’une génération à l’autre, enfouis, perdus ou naufragés. Tout à coup, une énigme.

  Ce fabuleux livre subit une longue éclipse. Et on en est réduit à des suppositions.

  Peut-être dérange-t-il les autorités en place. L’islam et le droit religieux sont en train de s’installer, fixés en arabe. L’éthique musulmane devient plus rigoureuse, rigidifie ses préceptes, estompe les liens avec son passé et privilégie l’héritage arabe. La porosité des cultures gêne. En cours de route, l’arrivée des Turcs, de Saladin d’origine kurde, des Mongols et des croisades. Les frontières se recroquevillent. Le livre a des origines étrangères. Du coup, ses sources orales et la spontanéité des conteurs sont un argument pour dénigrer son style qui n’est pas assez travaillé en regard de la langue officielle et taxer son vocabulaire de rudimentaire. Peut-être même y a-t-il la crainte de l’insoumission de son oralité difficile à contrôler. Il est issu d’un savoir profane. Il fait parler les animaux, il imagine des fantasmagories, abuse de fantaisie, décrit des désirs inavouables, les met à nu et en jubile. Il se moque des puissants, se montre licencieux et appelle à la clairvoyance. Il a quelque chose de subversif non loin de la transgression de la parole de Dieu. Il distrait, fait rire et désordre. On dirait qu’il a été écarté de la mémoire et censuré à point tel qu’il a été enterré. Ne demeurent que quelques vagues indices qui vont dormir pendant huit siècles. Entretemps, malgré tout, quelques manuscrits seront rédigés.

  Tombé dans la mer de l’oubli en Orient, c’est en Occident qu’il va se réveiller et revenir à la surface en 1704. Antoine Galland, un orientaliste, traduit d’abord le conte de Sindbâd. La redécouverte de ce texte prend alors le cap d’une histoire d’un homme envoûté. Il se renseigne et reçoit comme par magie de Syrie, un manuscrit du XVe siècle, tronqué et disparate qui ne comprend que deux-cents-quatre-vingt et une nuits. La première version européenne est publiée. Puis ce savant érudit et sourcilleux, est contaminé par le vertige de l’immensité de la perspective des enchâssements de récits. Á son tour, il se pique au jeu du conteur et entre dans l’allégresse que déclenche l’existence de ce livre. Il brode, adapte sa traduction au goût de l’époque, rencontre à Paris un maronite d’Alep dépositaire oral d’autres contes, les collecte et part lui aussi vers une quête impossible. Il passe sa vie à poursuivre les Mille et Une Nuits sans jamais atteindre le chiffre.

  Dès la publication des volumes, le livre subjugue, chamboule la littérature occidentale, hante les écrivains et émerveille les enfants. L’Angleterre prend le relais. Puis d’autres pays. Les versions continuent d’évoluer et les manuscrits dont le contenu diffère, de ressurgir. Ajouts et remaniements ne cessent de croître. Mardrus, en France, en 1899, entame une nouvelle traduction qui dilate l’aspect érotique à la mode en cette fin de siècle, fascinée par l’orientalisme. Aujourd’hui, il fait partie de notre mémoire collective et est partagé dans toutes les langues du monde. Il a même eu des héritiers. Entre autres, Edgar Poe qui a écrit Le Mille et deuxième conte de Shéhérazade traduit par Baudelaire, Stevenson, les Nouvelles Mille et Une Nuits, un texte magnifique sur les étranges aventures d’un prince déguisé et de son vizir en plein Londres et Paris, puis Mahfouz qui a prolongé Les Mille et Une Nuits dans un Caire contemporain. Sans parler des adaptations cinématographiques.

  Le destin de ce livre n’est toujours pas fini. Il est fort possible que l’on découvre d’autres manuscrits. Une chose est certaine : à force de compiler les contes et leurs variations, aucune version ne pourra être la vraie. Celle que je lis dans la Pléiade traduit par Bencheikh et Miquel, va au-delà du déroulement de toutes ces nuits avec deux contes supplémentaires. Le chiffre rond ne pourra jamais être atteint. Il n’existe pas. Car ce serait clore la parole de Shahrâzâd et donner la mort à la liberté de ce qu’elle raconte.

  « L’idée d’infini est consubstantielle aux Mille et Une Nuits, » écrit Borgés.
Cette idée repose sur un socle : Le vaste récit central qui, à quelques détails près, depuis la nuit des temps de l’oralité de ce « livre », n’a pas bougé.

  C’est l’histoire de deux frères et rois, trahis par leur reine. Le second averti par son frère, a un soupçon sur la fidélité de sa femme. Il feint de partir, se déguise, revient en secret au palais, se poste derrière une fenêtre grillagée face aux jardins et la voit arriver suivie de vingt « servantes » puis se dénuder avec les autres. Ce sont dix femmes et dix esclaves noirs. Un dernier descend d’un arbre, – la pire représentation de la bestialité – , se présente comme le baiseur et pénètre la reine, les cuisses accueillantes. Les autres couples s’en donnent aussi à cœur joie. Du lever du soleil jusqu’au milieu de l’après-midi, le roi regarde et fulmine. Officiellement de retour, il fait décapiter la reine et les vingt et un autres. Son frère l’a déjà effectué, sa reine sur leur lit « enlacée à un esclave noir du service des cuisines ».
Le second roi prend la décision, d’épouser chaque jour une jeune fille, de la déflorer et de la faire exécuter tout de suite après. Il ne dit rien d’autre. Il n’a même plus la faculté d’exprimer le plaisir qu’il éprouve au moment de l’éjaculation en délivrant sa semence qui n’a plus de sens. Au bout de trois ans de cette boucherie, Shahrâzâd demande à son père, le vizir, d’épouser le roi le soir-même pour délivrer les jeunes femmes du sort qui s’abat sur la ville. Le vizir est défait, Shahrâzâd déterminée.

  Chaque nuit, elle est en sursis. Elle raconte une histoire à ce roi qui n’a plus confiance en aucune femme. Les contes peuvent durer plusieurs nuits et quand elle en termine un, elle se débrouille pour en amorcer un autre juste avant l’aube. Nous savons qu’elle « a dévoré bien des livres » chez son père et elle donne le tournis au lecteur. Au sein d’un récit, un personnage rapporte ce qui lui est arrivé, puis une deuxième et encore un autre jusqu’à faire perdre le fil du protagoniste qu’elle a introduit et, bien sûr, faire oublier au roi qu’elle est à l’origine de sa prise de parole prisonnière de la démence de cet homme qui ne sait que passer à l’acte et imposer son discours.

  C’est l’histoire d’une résistance et une allégorie sur le couple humain. Elle lutte contre la malédiction qui pèse depuis toujours. La responsabilité de la discorde est imputée à la femme. C’est elle la fautive. Or, il incarne la loi et n’est que pulsions et barbarie. C’est lui qui suicide la continuité de l’espèce. Elle est le désir de vivre. Sa force opposée à la puissance octroyée au roi, elle se déjoue de lui, renverse les codes et garde la parole. Elle ne cherche pas la victoire, pas plus qu’il ne l’obtiendrait. Tel n’est pas son propos. Défauts et qualités ne se répartissent pas en fonction du sexe. Elle est capable de décrire des histoires où les femmes ne sont que des salopes et des rouées. De parler de tous les métiers, savetiers, pêcheurs, joaillers, marchands. De raconter des épopées, des histoires d’amour contrariées, d’héritage dilapidés, de démones et de génies. D’illustrer les injustices et de tenir le roi en haleine. C’est l’histoire d’une incessante joute entre les hommes et les femmes que seul les mots et le jeu verbal peuvent apaiser et se rire de la condition de la femme qui du jour au lendemain peut être réduite au silence.

      Mais me voici face à une nouvelle énigme.
  Shahrâzâd n’a jamais été seule dans la chambre du roi. Avant de quitter la maison du vizir, elle prévient sa jeune sœur et lui dit « qu’une fois chez le roi elle la ferait mander.
  — Lorsque tu arriveras, le roi me prendra. Tu me demanderas alors : “Ma sœur, raconte-nous donc une histoire merveilleuse qui réjouira la veillée.” Alors je dirai un conte qui assurera notre salut et délivrera notre pays du terrible comportement du roi. »
Le vizir son père l’accompagna chez le roi qui fut fort satisfait. Lorsqu’il voulut consommer l’union, Shahrâzâd se mit à pleurer. Il lui demanda ce qu’elle avait :
« Sire, dit-elle, j’ai une jeune sœur à laquelle je voudrais faire mes adieux. »
Le roi la fit quérir. Dunyâzad se présenta, se jeta au cou de sa sœur, puis alla se placer au pied du lit. Le roi se leva et déflora Shahrâzâd. Après quoi, les époux s’assirent et se mirent à bavarder. Dunyâzad dit alors :
« Par Dieu, ma sœur, raconte-nous une histoire pour égayer notre veillée.
— Bien volontiers et de tout cœur, répondit Shahrâzâd, si ce roi aux douces manières le veut bien.
Á ces mots, le roi que fuyait le sommeil fut tout joyeux d’écouter un conte. »

      Á partir de là, je ne peux pas occulter qu’il y a une sœurette assise au pied du lit, qui attend patiemment que l’homme termine son coït avant de s’acquitter de sa mission, puis de se taire. J’ignorais son existence. Personne ne me l’avait évoquée. Je m’étonne de la nécessité d’une tierce personne pour venir à bout de la folie ce roi. Qui est-elle ?

  Sans elle, Shahrâzâd n’aurait jamais commencé à prendre la parole. Elle est presque invisible mais elle réapparaît épisodiquement pour encourager sa sœur. Au fil des pages, il m’arrive de l’espérer. Je la sais assise par terre et ne sais rien d’autre d’elle hormis les moments où elle intervient.
Dunyâzad fait preuve de vigilance, se dit captivée par les histoires que sa sœur raconte et en désire une autre. Shahrâzâd y consent de bon cœur « avec la permission du roi. » C’est la dix-neuvième nuit.
— Assez traîné, dit celui-ci. Raconte !
Sans la complicité de Dunyâzad, il n’aurait pas manifesté son impatience, ni révélé qu’il est accro. Á la fin d’une énorme histoire qui dure cent nuits, c’est soudain le roi qui en redemande. Il aimerait entendre une histoire d’oiseaux.
« — Depuis bien longtemps, dit la sœur de Shahrâzâd à celle-ci, je n’ai pas vu le roi aussi détendu que cette nuit-là. J’espère qu’il en résultera, de sa part et pour toi, des conséquences heureuses.
Le roi, saisi par le sommeil, dormait. »
Elles ont réussi à l’endormir. Je suppose qu’elles chuchotent encore un peu et qu’elles en rigolent. La chambre du roi n’est jamais décrite. C’est une surface abstraite à partir de laquelle l’univers se déploie. Le seul accessoire cité est dû à la constance de Dunyâzad rivée au bas du lit sur lequel le couple s’assoit, s’allonge, se réunit ou s’assoupit. Elle ne quitte pas son poste jusqu’à la toute dernière nuit.

  Je finis par m’interroger sur sa fonction avec les réflexes de mon siècle. J’imagine Dunyâzad regarder le couple ou leur tourner le dos lorsqu’il la prend. Je n’arrive pas à croire qu’ils font l’amour. Elle, non plus. Elle est vierge et comprend que l’acte est plutôt rapide. L’enjeu des Mille et Une Nuits ne cherche pas à ce que le roi et la reine finissent par s’aimer mais à rendre le désir plus vaste, plus subtil et complexe. Parfois, elle me fait songer à Lol V. Stein de Duras, qui assiste à la vie qu’elle n’aura jamais. Il me vient alors à l’esprit que le roi l’invite à partager la couche un soir de grande largesse. Cela aussi ne tient pas debout mais me permet d’envisager que la jouissance de sa sœur est impensable en raison de sa présence. Shahrâzâd aura des enfants. Les raccourcis de contes ne rapportent pas ses grossesses, ni ses accouchements qui l’obligeraient à être absente. Le roi se dirige toujours vers elle sans jamais toucher une autre femme du harem. Même l’impureté des menstrues est escamotée pour ne pas rater une nuit. Il n’y a pas ces trois corps, mais uniquement ce qui les lie. Dunyâzad, comme un fantôme d’elle-même.

  Que symbolise-t-elle ? Car elle est essentielle. Elle incarne la question qui déclenche à l’infini plus de mille réponses et l’écriture sans fin de ce livre mais elle n’est que silence, sa frangine, sa cadette, sa voisine, son alliée qui l’épaule. Je ne sais toujours rien d’autre d’elle. Je la vois ensuite assoupie, dormeuse éveillée, aux aguets, épuisée, dans l’attente d’un autre destin.

  Je me rappelle avoir été frappée au cours de ma lecture par les noms de lieux et de peuples cités : Bagdad, Bassora, Homs, Alep, Mossoul, Damas, Balbek, Gaza, Irak, etc. Yéménites, abyssins, persans, druzes, juifs, chrétiens, musulmans, chiites etc. J’y associe des images. Les 4000 femmes yézédies kidnappées, emmenées à Mossoul, mises en esclavage, violées, mariées de force ou vendues sur les marchés, fillettes y compris. Les anonymes devenues armes de guerre, torturées sexuellement au Congo ou ailleurs. Les femmes défigurées à l’acide en Afghanistan. Les filles empêchées d’aller à l’école. Les 200 lycéennes enlevées par Boko Haram. Les lapidations et les coups de fouets. La gosse de 10 ans qui explose sur un marché au Nigéria en tuant 19 personnes. Et désormais à Paris, la parole d’un journal assassinée, neuf hommes, une femme juive et un garde du corps tués sur place, une policière, un policier et quatre Juifs dans une épicerie casher éliminés. Et tant d’autres partout.

  Je fais le rapprochement.
Dunyâzad représente celles qui ne peuvent toujours pas être sauvées de la folie meurtrière, et pour lesquelles Shahrâzâd se bat. L’idée d’infini implique que les dangers et les horreurs sont inépuisables et que de ce côté-là, rien n’a changé. Dunyâzad, la presque invisible, confinée au pied du lit, dont on oublie parfois son existence au fil de la lecture, c’est elle toutes ces femmes dont on ne sait rien d’autre d’elles. Les conteurs ont même eu l’acuité depuis la nuit des temps de ses mille et unes abjections, de l’inclure dans la chambre pour qu’on ne cesse de penser à elles et continue de ne jamais les abandonner.