Qui est la sœur de Shahrâzâd ou Shéhérazade ?

  Les Mille et une Nuits. « Je voudrais, écrit Borges, m’arrêter à ce titre. C’est un des plus beaux du monde, […] du fait que pour nous le mot « mille » est presque synonyme d’ « infini ». Dire « mille nuits », c’est parler d’une infinité de nuits, de nuits nombreuses, innombrables. Dire « mille et une nuits » c’est ajouter une nuit à l’infini des nuits. »

  Comment si peu de mots peuvent-ils dégager une telle immensité ?

  Rien que le destin du livre des Mille et Une Nuits, s’apparente à une fable que Shahrâzâd rapportait au roi, une nuit après l’autre, pour reporter sa décapitation au petit matin. Shahrâzâd résiste au temps et le livre aussi. Selon un libraire de Bagdad au Xe siècle, l’existence de ces « conteurs d’histoires extraordinaires » durant la nuit, est antérieure de plusieurs siècles aux plus anciens manuscrits. Ce libraire dit aussi que « le premier qui prit goût à ces causeries du soir fut Alexandre ».

  Le roi de Macédoine, né en Grèce, élève d’Aristote, part à la conquête de la terre d’où le soleil se lève, et a des insomnies. Arrivé en Perse, il découvre un remède pour les adoucir en rassemblant autour de lui des hommes dont le métier est de raconter des récits. La question de la langue dans laquelle ils sont transmis n’est pas signalée tant il semble évident qu’ils sont compris par tout le monde et dotés d’un pouvoir qui va au-delà des frontières. Ils traversent des milliers de kilomètres, se propagent oralement pendant des siècles, intègrent des variantes, s’enchevêtrent, se métissent et brouillent les pistes de leurs origines. Le libraire de Bagdad au Xe siècle, ne sait déjà plus qu’ils viennent aussi d’ailleurs. Une série de contes de ce « livre » connu du public sous le nom des Mille et Une Nuits, a d’abord pris racine en Inde. Puis ce fut en Perse et en Asie Mineure.

 Revenons à Alexandre. Au travers de cet envahisseur, c’est la première grande rencontre physique de l’Occident avec l’Orient qui en retour lui confie un de ses trésors à la fin du jour et le distrait de ses hantises. Il meurt à Babylone, imprégné de la Perse et transformé par l’art de ces conteurs d’histoires universelles qui l’ont fait rêver à la tolérance du mélange des cultures.

  Or, c’est une des paroles de Shahrâzâd : « Le monde est la maison de ceux qui n’en ont pas. »

  Les scribes entre le IIIe et le IXe, commencent à enregistrer les contes et à les recomposer. Ce sont des compilations en sanscrit, en persan de milliers d’auteurs anonymes. Encore le chiffre mille. Une fois en arabe, ils convergent au Caire. Nul ne parvient à rassembler le chiffre magique mais tous savent qu’il est question de mille et un. Cahiers, papyrus, variations qui finissent par s’égarer d’une génération à l’autre, enfouis, perdus ou naufragés. Tout à coup, une énigme.

  Ce fabuleux livre subit une longue éclipse. Et on en est réduit à des suppositions.

  Peut-être dérange-t-il les autorités en place. L’islam et le droit religieux sont en train de s’installer, fixés en arabe. L’éthique musulmane devient plus rigoureuse, rigidifie ses préceptes, estompe les liens avec son passé et privilégie l’héritage arabe. La porosité des cultures gêne. En cours de route, l’arrivée des Turcs, de Saladin d’origine kurde, des Mongols et des croisades. Les frontières se recroquevillent. Le livre a des origines étrangères. Du coup, ses sources orales et la spontanéité des conteurs sont un argument pour dénigrer son style qui n’est pas assez travaillé en regard de la langue officielle et taxer son vocabulaire de rudimentaire. Peut-être même y a-t-il la crainte de l’insoumission de son oralité difficile à contrôler. Il est issu d’un savoir profane. Il fait parler les animaux, il imagine des fantasmagories, abuse de fantaisie, décrit des désirs inavouables, les met à nu et en jubile. Il se moque des puissants, se montre licencieux et appelle à la clairvoyance. Il a quelque chose de subversif non loin de la transgression de la parole de Dieu. Il distrait, fait rire et désordre. On dirait qu’il a été écarté de la mémoire et censuré à point tel qu’il a été enterré. Ne demeurent que quelques vagues indices qui vont dormir pendant huit siècles. Entretemps, malgré tout, quelques manuscrits seront rédigés.

  Tombé dans la mer de l’oubli en Orient, c’est en Occident qu’il va se réveiller et revenir à la surface en 1704. Antoine Galland, un orientaliste, traduit d’abord le conte de Sindbâd. La redécouverte de ce texte prend alors le cap d’une histoire d’un homme envoûté. Il se renseigne et reçoit comme par magie de Syrie, un manuscrit du XVe siècle, tronqué et disparate qui ne comprend que deux-cents-quatre-vingt et une nuits. La première version européenne est publiée. Puis ce savant érudit et sourcilleux, est contaminé par le vertige de l’immensité de la perspective des enchâssements de récits. Á son tour, il se pique au jeu du conteur et entre dans l’allégresse que déclenche l’existence de ce livre. Il brode, adapte sa traduction au goût de l’époque, rencontre à Paris un maronite d’Alep dépositaire oral d’autres contes, les collecte et part lui aussi vers une quête impossible. Il passe sa vie à poursuivre les Mille et Une Nuits sans jamais atteindre le chiffre.

  Dès la publication des volumes, le livre subjugue, chamboule la littérature occidentale, hante les écrivains et émerveille les enfants. L’Angleterre prend le relais. Puis d’autres pays. Les versions continuent d’évoluer et les manuscrits dont le contenu diffère, de ressurgir. Ajouts et remaniements ne cessent de croître. Mardrus, en France, en 1899, entame une nouvelle traduction qui dilate l’aspect érotique à la mode en cette fin de siècle, fascinée par l’orientalisme. Aujourd’hui, il fait partie de notre mémoire collective et est partagé dans toutes les langues du monde. Il a même eu des héritiers. Entre autres, Edgar Poe qui a écrit Le Mille et deuxième conte de Shéhérazade traduit par Baudelaire, Stevenson, les Nouvelles Mille et Une Nuits, un texte magnifique sur les étranges aventures d’un prince déguisé et de son vizir en plein Londres et Paris, puis Mahfouz qui a prolongé Les Mille et Une Nuits dans un Caire contemporain. Sans parler des adaptations cinématographiques.

  Le destin de ce livre n’est toujours pas fini. Il est fort possible que l’on découvre d’autres manuscrits. Une chose est certaine : à force de compiler les contes et leurs variations, aucune version ne pourra être la vraie. Celle que je lis dans la Pléiade traduit par Bencheikh et Miquel, va au-delà du déroulement de toutes ces nuits avec deux contes supplémentaires. Le chiffre rond ne pourra jamais être atteint. Il n’existe pas. Car ce serait clore la parole de Shahrâzâd et donner la mort à la liberté de ce qu’elle raconte.

  « L’idée d’infini est consubstantielle aux Mille et Une Nuits, » écrit Borgés.
Cette idée repose sur un socle : Le vaste récit central qui, à quelques détails près, depuis la nuit des temps de l’oralité de ce « livre », n’a pas bougé.

  C’est l’histoire de deux frères et rois, trahis par leur reine. Le second averti par son frère, a un soupçon sur la fidélité de sa femme. Il feint de partir, se déguise, revient en secret au palais, se poste derrière une fenêtre grillagée face aux jardins et la voit arriver suivie de vingt « servantes » puis se dénuder avec les autres. Ce sont dix femmes et dix esclaves noirs. Un dernier descend d’un arbre, – la pire représentation de la bestialité – , se présente comme le baiseur et pénètre la reine, les cuisses accueillantes. Les autres couples s’en donnent aussi à cœur joie. Du lever du soleil jusqu’au milieu de l’après-midi, le roi regarde et fulmine. Officiellement de retour, il fait décapiter la reine et les vingt et un autres. Son frère l’a déjà effectué, sa reine sur leur lit « enlacée à un esclave noir du service des cuisines ».
Le second roi prend la décision, d’épouser chaque jour une jeune fille, de la déflorer et de la faire exécuter tout de suite après. Il ne dit rien d’autre. Il n’a même plus la faculté d’exprimer le plaisir qu’il éprouve au moment de l’éjaculation en délivrant sa semence qui n’a plus de sens. Au bout de trois ans de cette boucherie, Shahrâzâd demande à son père, le vizir, d’épouser le roi le soir-même pour délivrer les jeunes femmes du sort qui s’abat sur la ville. Le vizir est défait, Shahrâzâd déterminée.

  Chaque nuit, elle est en sursis. Elle raconte une histoire à ce roi qui n’a plus confiance en aucune femme. Les contes peuvent durer plusieurs nuits et quand elle en termine un, elle se débrouille pour en amorcer un autre juste avant l’aube. Nous savons qu’elle « a dévoré bien des livres » chez son père et elle donne le tournis au lecteur. Au sein d’un récit, un personnage rapporte ce qui lui est arrivé, puis une deuxième et encore un autre jusqu’à faire perdre le fil du protagoniste qu’elle a introduit et, bien sûr, faire oublier au roi qu’elle est à l’origine de sa prise de parole prisonnière de la démence de cet homme qui ne sait que passer à l’acte et imposer son discours.

  C’est l’histoire d’une résistance et une allégorie sur le couple humain. Elle lutte contre la malédiction qui pèse depuis toujours. La responsabilité de la discorde est imputée à la femme. C’est elle la fautive. Or, il incarne la loi et n’est que pulsions et barbarie. C’est lui qui suicide la continuité de l’espèce. Elle est le désir de vivre. Sa force opposée à la puissance octroyée au roi, elle se déjoue de lui, renverse les codes et garde la parole. Elle ne cherche pas la victoire, pas plus qu’il ne l’obtiendrait. Tel n’est pas son propos. Défauts et qualités ne se répartissent pas en fonction du sexe. Elle est capable de décrire des histoires où les femmes ne sont que des salopes et des rouées. De parler de tous les métiers, savetiers, pêcheurs, joaillers, marchands. De raconter des épopées, des histoires d’amour contrariées, d’héritage dilapidés, de démones et de génies. D’illustrer les injustices et de tenir le roi en haleine. C’est l’histoire d’une incessante joute entre les hommes et les femmes que seul les mots et le jeu verbal peuvent apaiser et se rire de la condition de la femme qui du jour au lendemain peut être réduite au silence.

      Mais me voici face à une nouvelle énigme.
  Shahrâzâd n’a jamais été seule dans la chambre du roi. Avant de quitter la maison du vizir, elle prévient sa jeune sœur et lui dit « qu’une fois chez le roi elle la ferait mander.
  — Lorsque tu arriveras, le roi me prendra. Tu me demanderas alors : “Ma sœur, raconte-nous donc une histoire merveilleuse qui réjouira la veillée.” Alors je dirai un conte qui assurera notre salut et délivrera notre pays du terrible comportement du roi. »
Le vizir son père l’accompagna chez le roi qui fut fort satisfait. Lorsqu’il voulut consommer l’union, Shahrâzâd se mit à pleurer. Il lui demanda ce qu’elle avait :
« Sire, dit-elle, j’ai une jeune sœur à laquelle je voudrais faire mes adieux. »
Le roi la fit quérir. Dunyâzad se présenta, se jeta au cou de sa sœur, puis alla se placer au pied du lit. Le roi se leva et déflora Shahrâzâd. Après quoi, les époux s’assirent et se mirent à bavarder. Dunyâzad dit alors :
« Par Dieu, ma sœur, raconte-nous une histoire pour égayer notre veillée.
— Bien volontiers et de tout cœur, répondit Shahrâzâd, si ce roi aux douces manières le veut bien.
Á ces mots, le roi que fuyait le sommeil fut tout joyeux d’écouter un conte. »

      Á partir de là, je ne peux pas occulter qu’il y a une sœurette assise au pied du lit, qui attend patiemment que l’homme termine son coït avant de s’acquitter de sa mission, puis de se taire. J’ignorais son existence. Personne ne me l’avait évoquée. Je m’étonne de la nécessité d’une tierce personne pour venir à bout de la folie ce roi. Qui est-elle ?

  Sans elle, Shahrâzâd n’aurait jamais commencé à prendre la parole. Elle est presque invisible mais elle réapparaît épisodiquement pour encourager sa sœur. Au fil des pages, il m’arrive de l’espérer. Je la sais assise par terre et ne sais rien d’autre d’elle hormis les moments où elle intervient.
Dunyâzad fait preuve de vigilance, se dit captivée par les histoires que sa sœur raconte et en désire une autre. Shahrâzâd y consent de bon cœur « avec la permission du roi. » C’est la dix-neuvième nuit.
— Assez traîné, dit celui-ci. Raconte !
Sans la complicité de Dunyâzad, il n’aurait pas manifesté son impatience, ni révélé qu’il est accro. Á la fin d’une énorme histoire qui dure cent nuits, c’est soudain le roi qui en redemande. Il aimerait entendre une histoire d’oiseaux.
« — Depuis bien longtemps, dit la sœur de Shahrâzâd à celle-ci, je n’ai pas vu le roi aussi détendu que cette nuit-là. J’espère qu’il en résultera, de sa part et pour toi, des conséquences heureuses.
Le roi, saisi par le sommeil, dormait. »
Elles ont réussi à l’endormir. Je suppose qu’elles chuchotent encore un peu et qu’elles en rigolent. La chambre du roi n’est jamais décrite. C’est une surface abstraite à partir de laquelle l’univers se déploie. Le seul accessoire cité est dû à la constance de Dunyâzad rivée au bas du lit sur lequel le couple s’assoit, s’allonge, se réunit ou s’assoupit. Elle ne quitte pas son poste jusqu’à la toute dernière nuit.

  Je finis par m’interroger sur sa fonction avec les réflexes de mon siècle. J’imagine Dunyâzad regarder le couple ou leur tourner le dos lorsqu’il la prend. Je n’arrive pas à croire qu’ils font l’amour. Elle, non plus. Elle est vierge et comprend que l’acte est plutôt rapide. L’enjeu des Mille et Une Nuits ne cherche pas à ce que le roi et la reine finissent par s’aimer mais à rendre le désir plus vaste, plus subtil et complexe. Parfois, elle me fait songer à Lol V. Stein de Duras, qui assiste à la vie qu’elle n’aura jamais. Il me vient alors à l’esprit que le roi l’invite à partager la couche un soir de grande largesse. Cela aussi ne tient pas debout mais me permet d’envisager que la jouissance de sa sœur est impensable en raison de sa présence. Shahrâzâd aura des enfants. Les raccourcis de contes ne rapportent pas ses grossesses, ni ses accouchements qui l’obligeraient à être absente. Le roi se dirige toujours vers elle sans jamais toucher une autre femme du harem. Même l’impureté des menstrues est escamotée pour ne pas rater une nuit. Il n’y a pas ces trois corps, mais uniquement ce qui les lie. Dunyâzad, comme un fantôme d’elle-même.

  Que symbolise-t-elle ? Car elle est essentielle. Elle incarne la question qui déclenche à l’infini plus de mille réponses et l’écriture sans fin de ce livre mais elle n’est que silence, sa frangine, sa cadette, sa voisine, son alliée qui l’épaule. Je ne sais toujours rien d’autre d’elle. Je la vois ensuite assoupie, dormeuse éveillée, aux aguets, épuisée, dans l’attente d’un autre destin.

  Je me rappelle avoir été frappée au cours de ma lecture par les noms de lieux et de peuples cités : Bagdad, Bassora, Homs, Alep, Mossoul, Damas, Balbek, Gaza, Irak, etc. Yéménites, abyssins, persans, druzes, juifs, chrétiens, musulmans, chiites etc. J’y associe des images. Les 4000 femmes yézédies kidnappées, emmenées à Mossoul, mises en esclavage, violées, mariées de force ou vendues sur les marchés, fillettes y compris. Les anonymes devenues armes de guerre, torturées sexuellement au Congo ou ailleurs. Les femmes défigurées à l’acide en Afghanistan. Les filles empêchées d’aller à l’école. Les 200 lycéennes enlevées par Boko Haram. Les lapidations et les coups de fouets. La gosse de 10 ans qui explose sur un marché au Nigéria en tuant 19 personnes. Et désormais à Paris, la parole d’un journal assassinée, neuf hommes, une femme juive et un garde du corps tués sur place, une policière, un policier et quatre Juifs dans une épicerie casher éliminés. Et tant d’autres partout.

  Je fais le rapprochement.
Dunyâzad représente celles qui ne peuvent toujours pas être sauvées de la folie meurtrière, et pour lesquelles Shahrâzâd se bat. L’idée d’infini implique que les dangers et les horreurs sont inépuisables et que de ce côté-là, rien n’a changé. Dunyâzad, la presque invisible, confinée au pied du lit, dont on oublie parfois son existence au fil de la lecture, c’est elle toutes ces femmes dont on ne sait rien d’autre d’elles. Les conteurs ont même eu l’acuité depuis la nuit des temps de ses mille et unes abjections, de l’inclure dans la chambre pour qu’on ne cesse de penser à elles et continue de ne jamais les abandonner.

Publicités

Lire Imre Kertész

Lorsque je lis ou relis Imre Kertész, au bout de quelques pages, je suis prise par un étourdissement, happée par le flux de sa pensée qu’il étire et déroule en spirale. Chaque fois, je suis confrontée à la fulgurance de ses remous. Il m’entraîne à ce qu’on pourrait appeler la vérité, celle qui sait que la vie est invraisemblable et qui devient plus réelle en l’écrivant et je finis par m’identifier à ce qu’il écrit en le lisant. Il traque cette vérité qu’il ne parvient pas à cerner. Elle se révèle parfois, cinglante, et s’évanouit dès le mot suivant. Il met le monde à plat et je reste collée à ce monde. Nous n’avons pourtant rien en commun. Son expérience n’est pas la mienne. Je n’ai pas été dans les camps d’extermination, je n’ai pas subi l’étau du stalinisme, je suis une femme, il est hongrois. Jamais avant lui, je n’avais éprouvé une telle forme d’identification à en avoir le tournis.

Kertész, c’est l’histoire d’un homme qui a été dépossédé de sa vie et qui se la réapproprie à travers le roman. Il sait qu’il ment dans un roman. Être sans destin est une fiction de ce qu’il a vécu. C’est un choix délibéré. Lui, à quinze ans à Auschwitz, juif par héritage et déterminé comme tel par les autres alors qu’il n’avait pas eu le temps de savoir qui il était. Il a tout à apprendre et beaucoup d’années pour recréer ces camps. Il se refuse à l’autobiographie. Il ne veut pas témoigner, ni se souvenir de son passé. Il n’en a pas. On le lui a dérobé. Il cherche la forme littéraire qui puisse reconstituer l’absolue dépossession de ceux qu’on nomme des rescapés ou des survivants. Mais survivants de quoi ? La violence de ce parti-pris fictionnel est vertigineuse lors de la lecture de ses textes. Elle permet de supporter la douleur. Tout est devenu incisif.
Son ami éditeur l’interroge dans Dossier K :
« – Tu ne veux tout de même pas dire que tu as inventé Auschwitz ?
– Et pourtant, en un certain sens, c’est exactement cela. Dans le roman, il m’appartenait d’inventer et de créer Auschwitz . Je ne pouvais pas m’appuyer sur des faits historiques, extérieurs au roman. Tout devait naître de manière hermétique, par la magie de la langue, de la composition. »
Dans Journal de galère, au cours de sa recherche d’une forme distanciée :
« Le littérateur qui sort vainqueur, c’est à dire « avec succès », du matériau des camps de concentration est sans conteste un tricheur et un menteur : voilà comment tu dois écrire ton roman. »
Il y a ce ton dans Être sans destin, ce style au cordeau, cette fausse naïveté et la dérision qui en découle. Ses phrases hallucinées par l’horreur qui lui a été imposée. Les descriptions décalées et ironiques d’un Candide féroce qui veut bien admettre qu’il n’y a aucune possibilité de s’extraire de la logique d’Auschwitz et qu’il est forcément coupable d’une faute qu’il n’a pas commise. Kertész dérange l’équilibre entre le Bien et le Mal. Il sape l’apitoiement jusqu’à oser parler de bonheur dans les camps de concentration. Un telle assertion est un scandale. Elle coupe le souffle mais c’est ce qu’il voulait exprimer.
« Ce qui m’intéressait, c’était selon quelle loi les gens se sont transformés en ce qu’ils sont devenus là-bas, » dit-il dans un entretien avec Clara Royer.

Sa façon de penser désarçonne au travers de la particularité de son style qu’il remet en question à chacun de ses livres. Circonvolutions qui saisissent des multiples strates, se déploient sur plusieurs pages et qui m’amènent à adhérer à son rythme et au cheminement de ce qui se produit en lui, à m’interroger et finissent par ébranler mes propres évidences. Il y a une force implacable dans sa langue.
Dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas :
« Et cessez enfin de répéter, dis-je vraisemblablement, qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle, il se peut que Satan en personne, ou bien Iago, soit irrationnel, mais ses créatures sont des êtres parfaitement rationnels, on peut déduire tous leurs actes, comme une formule mathématique ; on peut les expliquer par l’intérêt, la cupidité, la paresse, la volonté de puissance, la concupiscence, la lâcheté, telle ou telle satisfaction instinctive, ou en dernier lieu, en désespoir de cause, une folie quelconque – paranoïa, manie dépressive, pyromanie, sadisme, masochisme, mégalomanie démiurgique ou autre, nécrophilie, que sais-je encore, par laquelle des nombreuses perversités, et peut-être toutes à la fois, en revanche, dis-je vraisemblablement, écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication, au contraire : c’est le bien. »
Il renverse les notions parce qu’elles se sont brisées. Il s’étonne d’un geste qui ne cherche pas à nuire. Le bien n’est plus évident.
« Un monde sans système de valeurs est un monde d’ironie. »
Écrire est le seul choix qu’il ait eu dans sa vie.
« Mon existence est monstrueuse sous tous rapports, sauf en ce qui concerne l’écriture : écrire donc, écrire pour supporter l’existence, si ce n’est la justifier. »
Il revendique son inexistence. Il est sans appartenance.
« Ce renoncement de l’individu libre au milieu de la fureur rituelle de la foule a déterminé toute mon œuvre ( soit dit pour résumer). »

Puis la Hongrie communiste sous le régime de Kadar. Et Le Refus. Mais aussi son humour. Les cent premières pages sont d’une drôlerie cruelle. Il s’agit de la procrastination d’un écrivain à qui une maison d’édition a refusé la publication d’Être sans destin. Le vieux, – se nomme Kertész –, tourne en rond dans la pièce où il doit écrire et tourne dans sa tête dix mille pensées qui l’écartent de ce qu’il ne peut écrire. Il est contraint de se justifier auprès de sa femme :
« – Mais je travaille, bredouilla-t-il (la conscience pas vraiment tranquille) ( car il y avait longtemps qu’il aurait dû se mettre à écrire un livre, vu que c’était sa profession) ( ou, pour être plus précis, les circonstances avaient fait que c’était devenu sa profession) ( puisqu’il n’en avait pas d’autre). »
De nouveau son style différent et une autre forme face à l’autre totalitarisme. Il raille la censure, les limogeages du jour au lendemain et l’absurdité administrative. Il résiste à la pression de sa femme ou de son voisin et admet une fois de plus, qu’il ne peut pas croire que sa vie est la sienne. Il circule librement ailleurs. Il a conquis sa liberté dans un seul et unique lieu : la littérature. Et soudain une phrase mordante qui fait éclater de rire à propos de sa femme qui a été incarcérée :
« Elle avait été détenue pendant un an pour le motif habituel, c’est à dire sans motif. »
Sa radicalité est sans concession. Dans Le Chercheur de traces, l’homme qui retourne dans une contrée où il y a eu des crimes indicibles, est odieux. Sa femme le lui dit « Ne sommes-nous pas des êtres humains ? » L’homme a survécu à ce qui est appelé l’incident. Rien que ce mot, presque une broutille sur ce qui a eu lieu. Encore un scandale. Cela siffle dans les oreilles ou lui entre par l’une et lui sort par l’autre. Comment savoir ? Les pistes ont été brouillées. L’homme cherche des traces qui ont disparu. On pourrait penser que c’est un flic ou un apparatchik. Il inspecte, interroge les habitants et indispose. Il ne peut pas partager sa culpabilité d’être en vie. Ultime hypothèse : « Serait-il en train de chercher ses accusateurs ? »

Ce qu’il rapporte va au-delà de sa propre expérience.
D’avoir mis en fiction les piliers qui ont scellé des aspects irrévocables de notre époque indexe notre monde et les possibilités dont il est capable. Kertész ne parle pas uniquement d’un écrivain, mais du destin possible de tout un chacun. Il décortique la minuscule marge de manœuvre qu’il reste à l’individu pour pouvoir se construire et résister face à la grande machine du pouvoir et de l’argent. Sa manière de rapporter l’îlot de la condition humaine en une abstraction, livre un étrange lexique sur la conduite à suivre pour ne pas être broyé.
« La nouveauté de l’époque, c’est la façon dont on met l’homme dans un rouage qui fonctionne, duquel il ne peut s’extraire, et il adhère totalement à l’idéologie de ce mécanisme. Pour pouvoir fonctionner, il est prêt à s’approprier une idéologie qui contredit totalement ses propres convictions, » dit-il à Clara Royer.

Lorsque je le relis, je continue de découvrir des dimensions que je n’avais pas encore perçues. L’univers qu’Imre Kertész a créé et les conséquences de ce qu’il a raconté, tout comme la littérature de Kafka à laquelle il se réfère, ouvrent des perspectives qu’il faudra encore du temps pour digérer et comprendre combien ce qu’il a apporté est unique et important. Et ce, malgré son Nobel.
Dans Le Refus :
« Bien qu’il fût encore vivant, il avait déjà vécu sa vie, et il aperçut soudain cette vie sous la forme d’une histoire lointaine, accomplie, close et achevée qui lui était tellement étrangère qu’il en fut atterré. Et si ce spectacle éveillait en lui un espoir, celui-ci était inspiré uniquement par cette histoire, Köves avait seulement l’espoir que si lui était perdu, au moins son histoire pouvait-elle encore être sauvée. »

Virginia Woolf a un problème

Que n’ai-je pas entendu à propos de Virginia Woolf au cours de ce dernier mois tandis que je la relisais, découvrais d’autres textes d’elle et replongeais dans la force et le trouble de son univers ? Elle est barbante, has been et snob. Donc bonne à être rangée au fond d’une bibliothèque, après avoir été refoulée par une série d’adjectifs étonnants de brièveté. Peu de louanges, ni de souvenirs concrets de la lecture de ses écrits. Une vague considération et toujours très peu de mots pour la qualifier. Pourquoi cette indifférence que ce soit dans le rejet ou dans l’acceptation ? Je la voyais cataloguée en une figure mélancolique et d’avant-garde parmi la bande excentrique de Bloomsbury et me rendais compte à travers les avis récoltés, que son personnage était devenu bien plus important que ce qu’elle avait écrit. On repense à son suicide, à sa vulnérabilité, à sa passion pour Vita Sackville, à ses piques dans son Journal en occultant celles de Saint-Simon dans ses Mémoires, à son féminisme que l’on réduit à un conseil donné aux femmes d’avoir Une chambre à soi et on en reste là.
Curieux purgatoire : la voici noyée sous l’image d’une femme écorchée et engloutie dans le silence des femmes qu’elle a combattu, épluché et percé à jour. Elle qui avait tant conscience de la différence entre ce qu’elle était et ce qu’elle écrivait jusqu’à le souligner dans un article intitulé Comment lire un livre ? :
«  Jusqu’à quel point, devons-nous nous demander, un livre est-il influencé par la vie de l’écrivain ? jusqu’à quel point peut-on sans danger laisser l’individu expliquer l’écrivain ? jusqu’à quel point devons-nous résister ou céder aux sympathies et antipathies que l’individu lui-même éveille en nous grâce aux mots, qui sont tellement sensibles, qui reflètent tant le caractère de l’auteur ? »
Elle paye un drôle de prix sur la gageure qu’elle a tenu.
Parlons plutôt de ses écrits. Et de sa lucidité sur ce qu’elle poursuit. Elle veut rompre avec le roman anglais traditionnel. « Cet épouvantable procédé narratif du réaliste, est faux, irréel, purement conventionnel », écrit-elle dans son Journal.
Elle vient de publier Orlando. Une fantaisie nourrie de tout ce qu’elle sait, ressent et pense sans que cela soit savant. « J’aspirais à la gaité. J’aspirais à la fantaisie. J’aspirais ( et cela, c’est important) à donner aux choses leur valeur caricaturale. »
Orlando, le personnage central, traverse les siècles jusqu’à l’époque contemporaine. D’abord homme, il a de belles jambes, ne laisse pas indifférent Elisabeth 1er,, dite la reine vierge, qui le garde près d’elle, devient amoureux d’une princesse russe et vibre pour elle sur la Tamise prise par le Grand Gel «  alors que la glace ne fondît pas sous l’effet de leur chaleur ». Scène burlesque. Ils s’étreignent sur le fleuve glacé. Virginia a des visions et s’amuse. Elle pastiche les romans d’amour. Il est un héros médiéval et il s’évertue à écrire un long poème.
«  Mais étant donné qu’il biffait autant de vers qu’il en insérait, le total à la fin de l’année, en était souvent plutôt inférieur à celui du début, et on eût dit qu’au fil de l’écriture le poème se trouvait complètement désécrit. »
Á trente ans, à Constantinople, il tombe dans un sommeil profond pendant une semaine et devient femme à son réveil. Virginia n’est pas loin de ce qu’on entend aujourd’hui sur la théorie du genre. Mais elle est dans un roman. Elle jongle allègre, avec les équivoques et le chassé-croisé de la situation. En devenant femme, Orlando subit ce qu’il faisait subir aux femmes. Obligation de cacher ses mollets, de jouer à la fragilité et « d’être obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux ». Virginia en rit et nous fait rire. Elle se moque de la répartition des rôles en fonction des sexes, portés comme des déguisements, de la soumission des femmes, de la virilité des hommes et du coup, de l’absence d’authenticité dans toute relation amoureuse. En filigrane, elle s’interroge. Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est ce que l’amour ? Pourquoi tous ces carcans et la fragmentation de soi refoulée en dessous ? Comment briser les apparences ? Pourquoi tous ces mensonges ?
Elle file à toute vitesse à travers le temps et brasse l’histoire des idées. Ô les pages sur le mariage et la bague au doigt sous la reine Victoria ! Elle sabre les conventions conjugales. « Des couples clopinaient pesamment au milieu de la route indissolublement liés. » Qu’est-ce le plus important pour Virginia ? Elle s’évade avec son imaginaire et le déploie jusqu’au bout. Orlando femme fera aboutir le poème qui n’avait jamais été terminé lorsqu’elle était homme. Elle continuera d’écrire tout comme Virginia qui rêve à un monde différent, loin de la brutalité de la réalité, poussé par l’intelligence et non pas enclavé dans la chair, la souffrance et le malaise.
Virginia se lance un défi à chacun de ses romans.
Elle commence à réfléchir à ce qui sera Les Vagues.
«  Orlando a fait merveille. Je pourrais maintenant exploiter ce genre. Ce n’est pas faute d’y être encouragée. Les gens trouvent que c’est si spontané, si naturel ! »
Non. Elle ira ailleurs. Elle cherche à saisir l’insaisissable, à traquer l’instant vécu en éliminant les fioritures, et à introduire la dimension musicale de la poésie au sein de sa prose pour garder l’essentiel de ces instants.
«  La meilleure poésie n’est-elle pas celle qui a le plus grand pouvoir évocateur ? N’est-elle pas constituée de la fusion d’une foule d’idées disparates, qui fait que ce qu’elle exprime dépasse l’explication ? », note-t-elle dans son Journal.
Dans Les Vagues, elle orchestre sept personnages, quatre garçons et trois filles, désignés par leur prénom, qu’elle fait évoluer de l’enfance à la vieillesse, en passant par le collège. Leur vie s’écoule, rapportée par les soliloques de chacun. Ils entrent et sortent comme des vagues de chapitre en chapitre. Points de vue qui ne considèrent que l’instant de ce qu’ils vivent, enfermés dans leur prisme. Ils ont des rêves et des espoirs. L’une aime l’un mais ne l’épousera pas. D’autres sont amants ou en ont plusieurs. L’un meurt accidentellement comme son frère Thoby, une autre se suicide. Le livre se termine par le monologue d’un des protagonistes qui revoit toute leur vie. Il a raté la sienne. Il voulait écrire. Virginia écrit ce qu’il n’a pas pu écrire. Mince victoire, teintée d’ironie. Elle sait que la place des femmes et leur conquête n’ont rien à voir avec une revanche. Elle aspire à un monde apaisé et a l’élégance de laisser la dernière parole à un homme qui parle dans le vide à un interlocuteur imaginaire. Il est le seul à faire un rapport objectif sur tout ce qui s’est passé. Il clôt le récit mais c’est elle qui le maîtrise. Vertige de sa subtilité et de sa force à trouver des formes narratives qui cherchent à susciter des impressions lesquelles, au cours de la lecture, résonnent en nous d’une façon mystérieuse. Surgissent des images de notre propre vie ou des volutes de réflexion alors que la phrase vogue sans explication. Et nous quittons ce livre rempli de tous ces remous.
«  Et puis, nous sommes tombés dans un de ces silences qui sont parfois interrompus par quelques mots, comme si un aileron surgissait dans le désert du silence ; et puis l’aileron, la pensée, replonge dans les profondeurs, faisant autour de lui une vaguelette de satisfaction, de contentement, » écrit-elle dans Les Vagues .
Oui, il faut se laisser porter par les phrases de Virginia Woolf.
Quand on commence un de ses livres, il faut entrer dans son flot, y aller progressivement comme dans une mer bretonne. D’abord les chevilles, les jambes puis les hanches. Une fois qu’on est plongé, on n’a plus envie de sortir de l’eau. Lire Virginia Woolf demande ce type d’effort. Il faut s’imbiber du roulis de ses phrases, une ligne après une autre, s’accoutumer à la température de ce qu’elle propose, avant de s’immerger tout d’un coup, et d’être embarqué par elle. Après, on a plus envie de la quitter. Á se demander si une des raisons de l’indifférence dont elle pâtit, n’est pas due à notre façon de lire aujourd’hui une marée de livres mâchés et évidents, truffés de sous-titres qui cultivent en semant des informations savantes, – historiques, techniques etc. – et éclairent psychologiquement, pour faire un deux en un comme un shampoing qui lave et démêle les cheveux, tout cela sans obscurités, à l’aune des feuilletons de télévision. Certains textes de Faulkner sont aussi difficiles à aborder.
Virginia a un problème. Ce qu’elle a exploré au travers de sa colère contre la condition féminine, est devenu lieux communs ou évidences. Quant à son écriture, elle a ouvert des sentiers que d’autres écrivains ont repris tels les murmures intérieurs, sa manière de saisir le temps ou de construire un récit. Mais on ne dénombre plus la multiplicité ce qu’elle a défriché. Elle est une pionnière parce qu’elle elle a su créer un univers en ouvrant des perspectives qui lui ressemblent, pleines de strates et de méandres, et ne montrant que le « sommet de l’iceberg ». Virginia a décidé que « l’écrivain exprime l’essentiel et laisse le lecteur faire le reste ». Elle permet à celle ou celui qui la lit d’être libre d’absorber à son rythme propre ce qu’elle suggère dans ses romans. Double liberté. Elle écrit ce qui lui plaît. Nous lisons ce qui nous plaît et avons ce choix. L’indifférence blasée qu’elle reçoit de nos jours est peut-être à la mesure de sa radicalité.
Lorsqu’elle a voulu écrire Les Années, elle a souhaité alterner les chapitres entre le roman de la famille Pargiter et un essai passé au microscope sur les restrictions éducatives des filles qui ne peuvent aller à l’université, les agressions sexuelles lorsqu’elles sont enfant alors que les garçons s’initient avec des prostituées et les conséquences. Cela fut d’abord, un texte qu’elle a intitulé Le livre sans nom, – quel beau titre – car elle l’a mis de côté. Elle voulait alors transgresser les limites du genre romanesque et s’est rendu compte qu’elle tombait dans le piège de l’explication et que seul le roman en fabriquant l’émotion, apportait les questions. Il nous en reste donc la sève. L’histoire commence en 1880. De nouveau, une série de personnages qui d’années en années n’arrivent jamais à dire ce qu’ils voudraient exprimer à un autre. Cela reste toujours étranglé et sur le bout de la langue sans qu’elle souligne quoi que soit. Et il y a de la tendresse et de l’humour dans sa façon de laisser en plan toutes ces personnes qui désirent quelque chose sans jamais l’atteindre. Et le temps file, et les destins sont contrariés. En particulier, ceux des femmes, élevées pour être des animaux domestiques tandis que les garçons vont à Oxford ou Cambridge. La sensualité croisée un jour par hasard avec un garçon de ferme qui pose ses lèvres sur Kitty, fille du président du collège d’Oxford. Puis Eleanor, la vieille fille qui, à soixante dix ans, somnole dans une fête familiale, après s’être occupée de son père jusqu’à sa mort. Ou Rose, suffragette qui fera de la prison pour avoir milité. Ou encore Peggy, la deuxième génération, qui est devenue médecin, une femme moderne émancipée. Toutes et tous dans quelque chose qui ne peut pas s’éclore en raison de la chape originaire. Et le roulis de la vie sous le rythme des phrases de Virginia qui traversent Londres au fil des ans.
Et puis, tous ses autres livres.
Lisons-la. Relisons-la. Elle est saisissante.
Et enfin son Journal.
Être happée lors du dernier quart, le cœur serré, sachant que sa fin approche. Assister à la guerre à travers ses yeux. Á l’arrivée d’Hitler quelques années avant, et à sa clairvoyance sur l’effroi et le danger que c’était. La suivre entre les lignes, signalant les bombardements sur Londres et non loin de sa maison à la campagne. Oui, commencer à mélanger sa vie à ce qu’elle a écrit, mais uniquement à cet instant. La voir lutter pour avoir la force de continuer. Le quotidien au fil de sa plume dans cette maison près de laquelle elle va bientôt se noyer, comme Rachel se voyait mourir dans La Traversée des apparences. L’héroïne de son premier roman, emportée par une mauvaise fièvre, avait l’impression de tomber « dans un profond bassin plein d’une eau visqueuse ». Elle va accomplir la vision de celle qu’elle a inventée vingt six ans avant, pour éviter de tout confondre. Se dire que l’écriture ne l’a pas sauvée de ses tortures, ni de ses moments folie. Mais qu’elle a magistralement su reporter l’échéance, repousser ses hantises et se distraire de cela en s’acharnant avec les mots, les soulevant, les malaxant pour former une digue. Elle écrivait en 1926 alors qu’elle est morte en mars 1941.
« Me suis réveillée vers trois heures à peu près. Oh ! la voilà qui commence à s’approcher … cette horreur … L’effet physique est celui d’une vague douloureuse s’enflant dans la région du cœur ; elle me ballotte. Je suis malheureuse, malheureuse ! Arrière ! Mon Dieu, je voudrais être morte ! Pause. Mais pourquoi donc ressentir cela ? Laissez-moi regarder comment la vague se soulève. Je regarde. Vanessa. Des enfants. L’échec. Oui, je distingue cela. L’échec, l’échec. »
L’angoisse de Virginia jugulée en écrivant. Les parties de boules quasi quotidiennes qui la mettent de mauvaise humeur lorsqu’elle perd. Ses sauts de puce à Londres, sa demeure dévastée par les bombardements. Ses cahiers qu’elle récupère. Son autre passage à Londres où elle voit son ancienne maison en ruine. La vision de la pièce où elle a écrit tant de livres, le fantôme que c’est devenu. Les queues d’enfants et d’adultes avec des valises devant les entrées de métro pour être à l’abri la nuit. Son combat pour supporter tout cela. Ses balades à pied dans les champs. La constatation de son vieillissement. La description d’un ciel, Léonard toujours à ses côtés, vigilant, merveilleux. La maison d’édition déménagée de Londres. Quelques articles commandés par des revues américaines. L’argent, ce qu’elle gagne, ne gagne pas. Les restrictions alimentaires dues à la guerre. La mort de Joyce, le souvenir outré de sa première lecture d’Ulysse qu’elle a refusé de publier et sa conscience, malgré les mêmes réticences, que c’est un texte important. Sa rencontre avec Freud.
«  C’est un très vieux monsieur tout ridé et rabougri, avec des yeux clairs comme un singe. Paralysé, secoué de mouvements convulsifs, il éprouve quelque difficulté à s’exprimer ; mais reste très vif d’esprit.  Á propos d’Hitler: Il faudra des générations avant qu’on soi débarrassé de ce poison. »
Son envie de toujours réfléchir et de progresser. La cuisinière qui repart chez elle pour rejoindre sa famille, Virginia faisant la cuisine.
«  Mais je m’aperçois, non sans plaisir, qu’il est sept heures, et qu’il me faut préparer le dîner. Haddock et saucisses au menu. C’est vrai, je crois que l’on acquiert une certaine maîtrise sur la saucisse et la merluche en les couchant sur le papier. »
Écrire, sa planche de salut et sa seule façon de palper le réel. Se rappeler combien elle n’a jamais cessé d’utiliser des métaphores qui se rapportent à l’eau. Être fascinée par sa fascination de ce qui allait la submerger, les cailloux dans sa poche, pour encore plus couler lorsqu’elle s’est enfoncée dans la rivière Ouse. Même dans le ciel, il était question de l’eau.
« Et elle vit les vagues onduler paisiblement sous la lune. »
C’était dans Orlando.
Comprendre qu’elle a scellé en mots ce que les abysses de la vie sont incapables de freiner. Virginia savait qu’elle ne réagissait pas comme les autres et c’est cette piste-là qu’elle a voulu creuser.
Samedi 18 février 1922 « Hier, je voulais noter je ne sais plus quoi à propos de la célébrité. Oui, je crois que c’était que je me suis résignée à l’idée de n’être jamais un écrivain populaire, et c’est si vrai que je considère que l’indifférence et l’injure font partie de mon lot. J’écrirai ce qui me plaît, et on pensera ce qu’on voudra. Le seul intérêt que je présente en tant qu’écrivain réside, je commence à le voir, dans une personnalité bizarre, et non dans une force, une passion ni rien de remarquable. Mais, me dis-je alors, n’est-ce pas une « personnalité bizarre », qui est en soi la qualité que je respecte ? »

Black Coal et Marguerite Duras

Black Coal de Diao Yinan. Un corps dépecé envoyé aux quatre coins de la Chine sur des wagons de charbon. Puis un homme qui a des soucis avec sa femme. On comprendra plus tard que c’est un flic et dès les premières images, qu’il est fait de pulsions jusqu’à vouloir la violer en plein jour sur le quai d’une gare, à l’orée du train qu’elle va prendre avant de le quitter à jamais. Tout cela à Harbin dans une ville minière du Nord-Est où la neige brouille les pistes. C’est un film hanté par le fracas que vit la Chine, son essor économique fulgurant qui creuse encore plus les inégalités, – l’écart entre les riches et les pauvres –, et qui, en parallèle, exacerbe la perte des repères de chacun. Un film brouillard sous une lumière crue, « presque artificielle », a dit Diao Yinan après avoir reçu l’Ours d’Or au festival de Berlin. Un polar en référence aux films noirs des années 40 et 50 qui nous racontaient alors comme une allégorie, l’angoisse sous-jacente de cette époque mais qui ne respecte pas, dit encore Yinan, les conventions précises et fixes de ces films de genre. L’enquête policière est un prétexte qui lui a permis de restituer l’état des lieux actuel. États d’âme plongés dans l’obscurité qu’aucun sentiment de communauté ne peut sauver de la détresse et du naufrage.

Cinq ans après, le flic est alcoolique et a perdu son métier. Les crimes sont renouvelés, toujours de la même manière, dispersés aux quatre coins de la Chine, à partir d’un endroit où tous ces rails convergent. Du coup, le meurtrier est localisé et identifié.

Il rencontre la veuve du premier meurtre. Elle travaille dans une teinturerie et a des yeux terriblement tristes. Il se met à enquêter après l’assassinat de son ami policier, le seul qui avait l’air d’avoir la tête sur les épaules. Tous les autres sont paumés et étranges. Parfois, on croit qu’on perd le fil mais ce sont les personnages qui l’ont perdu, asphyxiés par la mutation de leur société. Le désir et l’impossibilité de se rejoindre lient la veuve et l’ancien flic. Les sentiments sont refoulés, la violence les a remplacés. Personne ne fait ce qu’il voudrait réaliser, emporté par les rouages d’une mécanique qui le dépossède de sa volonté.

J’en suis sortie secouée et admiratrice du climat que le réalisateur a su créer à partir de la réalité.

Je me suis dit qu’il fallait une fois de plus être à l’écoute de ce qu’exprime la Chine, de plus en plus à la pointe du devenir du monde, tels les polars américains des années 30 et 40 qui nous évoquaient les dédales d’alors. Black Coal nous parle d’une situation que, si nous y regardions de plus près en Europe, est aussi la nôtre. Le brouillard, l’absence de prise sur la réalité, réduite à des pulsions comme seul moyen d’expression et la violence qui en découle. Le feu d’artifice en plein jour à la fin comme une explosion d’impuissance éjaculée au-dessus d’un toit.

En quittant la salle, j’étais tellement frappée par la similitude entre ce qui se trame ici et l’impression que me laissait ce film, qu’un fait divers français, semblable à celui développé par Yinan, m’est venu à l’esprit. Ce corps tronçonné et envoyé en plusieurs morceaux dans des wagons, qui avaient permis de localiser la gare de départ, m’évoquait un souvenir que je n’arrivais pas à situer dans ma mémoire. J’étais certaine de l’avoir lu dans un journal. J’ai mis trois jours à comprendre que je me trompais. Mon égo me jouait des tours. Ce n’était pas moi qui l’avais repéré mais Marguerite Duras. Je venais de me rappeler la pièce de théâtre qu’elle avait écrite dans les années 1960 : Les Viaducs de la Seine-et-Oise.

Duras, elle aussi, s’inspire d’un fait divers réel. « D’une femme, s’explique-t-elle dans Le Monde, qui, au terme d’une vie douce et paisible, a tué son mari et l’a découpé en morceaux […] Tous les jours elle partait avec son petit sac à provisions et elle jetait un morceau par-dessus le viaduc sur les trains qui passaient ; on en a retrouvé à Lille, à Bordeaux, à Cahors. » Le crime a eu lieu en Seine-et Oise.
« Ce qui a retenu mon attention, c’est la bonne volonté de la femme : elle voulait sincèrement aider la justice, mais elle n’a pas pu expliquer son acte. C’est un peu comme les sœurs Papin qui n’ont pas été capables non plus de donner les mobiles de leur crime.»

Dans Les Viaducs de la Seine-et-Oise, Duras transpose le crime en une relation triangulaire, ce qui, chez elle, est une obsession. Le ravissement de LOL V. Stein, par exemple. Mais là, la personne rejetée, – la victime – est encore plus démunie de facultés. Elle est sourde-muette et cohabite depuis une vingtaine d’années avec un couple de retraités de la SNCF dont elle est la cousine. Elle n’aurait pas fait de mal à une mouche et leur fait la cuisine. Ils la suppriment. Une idée de la femme, Claire, que le mari, Marcel, suit et exécute. Ils cherchent à comprendre « les raisons, dit Claire, de ce que les autres nommeront bientôt notre forfait ». Pour sortir de l’anonymat ? Du vide de leur vie ?
« On nous citait dans toute la commune comme des célébrités de l’anonymat ! On disait : les Ragond comme on aurait dit … ( il cherche) les artichauts, le temps. »

Duras a conservé le nom du lieu. La banlieue, une population de laissés-pour-compte et la tristesse de leur environnement. « L’intelligence, en Seine-et-Oise, souffre et languit, » remarque le mari. Dans l’acte II, un ouvrier agricole, un barman, deux amoureux. Et les ténèbres quant au couple : toujours l’absence d’explication à ce qui les amenés à tuer. Si ce n’est un « suicide (actif) préféré à l’acception (passive) de la vieillesse, » que Duras envisage.
«  Je crois qu’il faut admettre la vérité des ténèbres, » dit-elle encore.

S’ensuit une rêverie. Est-ce que Diao Yinan a lu Duras ou n’est-ce qu’une coïncidence ? Nulle trace nulle part de la convergence du fait divers développé dans Les Viaducs de la Seine-et-Oise et du mode opératoire des crimes dans Black Coal. Yinan dit dans une interview de Pierre Haski :
« Avec les nouveaux moyens de communication, nous sommes informés quotidiennement de faits divers très violents, y compris avec des images sur nos portables, ce qui n’était pas le cas avant. Ça influe sur notre création, le besoin de comprendre… »
Il ajoute qu’il a placé son histoire dans les années 1990 parce que c’était le début des repérages à l’ADN au cours des enquêtes. Á l’époque de Duras, cela n’était pas nécessaire. La piste des aiguillages suffisaient. Et pourtant, leurs rails se croisent.

Duras aurait sûrement écrit un texte et brodé là-dessus, s’amusant des effets miroir et récupérant son objet comme elle l’a fait dans L’amant de la Chine du Nord après l’adaptation de L’amant par Jean-Jacques Annaud.

Voici le texte de Duras qui précède la pièce :

« TEXTES d’INFORMATIONS

( Lu avant le lever du rideau.)

EN 1954, des débris humains furent découverts dans des wagons de marchandises un peu partout en France, dans différentes gares.

Le recoupement anthropologique permit de découvrir que ces différents débris humains appartenaient initialement au même corps humain. La reconstitution de ce corps fut faite, qui le prouva, à Bordeaux.

Le recoupement ferroviaire permit de découvrir que tous les trains qui transportaient ces débris humains étaient tous, quelle que fût leur destination, passés par un même lieu géométrique, à savoir sous le viaduc d’Épinay-sur-Orge.

Le recoupement policier dernier permit de découvrir que les auteurs du crime étaient de pacifiques retraités de la S.N.C.F, âgés d’une soixantaine d’années, domiciliés dans une commune d’Épinay-sur-Orge, que leur victime était une infirme de naissance, leur cousine germaine, qui vivait depuis vingt-sept ans en bonne intelligence avec eux.

Les efforts conjugués de la justice et de ses auteurs ne vinrent pas à bout des raisons de ce crime. Il resta donc inexpliqué.

Ses auteurs furent condamnés, lui à la peine capitale, elle à la relégation à vie. »

Quitter sa langue maternelle pour devenir écrivain

Conrad, l’homme qui n’a jamais écrit dans sa langue, me fascine. Ses livres existent comme rarement d’autres auteurs ont su créer un univers. Il s’efface derrière ses textes. C’est une de ses vertus. Des parents – Eva et Apollo – appartenant à la noblesse polonaise qui vivaient en Ukraine alors dominée par la Russie, le font atterrir sur terre en 1857 avec un nom fabuleux : Josef Teodor Konrad Korzenioswski. Enfant unique, on l’appelle par son troisième prénom : Konrad. Son père s’active contre la Russie, traduit Hugo et Shakespeare, écrit quelques textes patriotiques et à force de s’engager politiquement, est arrêté puis exilé dans le nord de la Russie. Il est accompagné de Konrad et d’Eva qui meurt de tuberculose. Premier exil de Konrad. Deux ans plus tard, Konrad devient orphelin à onze ans. Il est pris en charge par son oncle, le frère d’Eva. Des études, pensionnaire dans une école secondaire, un précepteur, une éducation lettrée sans surprise. Il n’a jamais vu la mer, né à l’intérieur des terres, et à seize ans il veut naviguer.
« Mon but n’était pas une carrière de marin, mais la mer. »
Qu’est-ce qui lui prend d’avoir envie de couper les amarres et de « gâter sa vie », lui dira-t-on ?
Plus tard, dans une revue polonaise, on l’accusa d’avoir déserté son pays natal.
Á dix huit ans, il part. Son oncle cède.
Il parle français, file à Marseille et devient matelot à bord d’un bâtiment français. Il a déjà une idée fixe. Peut-être une passion. « La ferme résolution que si « je devais être marin, alors je serais marin anglais » était déjà formulée dans ma tête – mais en polonais, bien entendu. Je ne savais pas six mot d’anglais. »

Celui qui changera la première lettre de son prénom, – le K de sa contrée et des héros de Kafka –, en un C pour se donner un nom d’auteur, livrera peu de souvenirs sur ce qu’il a vécu de par le monde, jusqu’à devenir mystérieux et secret. Parfois, ses biographes s’arrachent les cheveux. Il change souvent de bâtiment et a l’air de ne pas s’entendre avec plusieurs commandants. Mais que de noms de lieux : Bombay, Singapour, Java, Île Maurice, entre autres. De quoi rêver sur lui. Il monte en grade, devient capitaine. Rupture encore. Il démissionne. Revient comme passager à Londres et espère un nouvel embarquement. En attendant, il se met à écrire La folie Almayer. Il a trente deux ans.

Dans Souvenirs personnels, une esquisse autobiographique publiée douze ans avant sa mort, – livre où il parle le plus de lui-même –, il raconte, tenant comme toujours le lecteur en haleine, ses premiers pas dans l’écriture bien plus que ses voyages. Je jubilais en le lisant. Il campe le récit en annonçant qu’il a d’abord écrit une minuscule phrase «  sur le papier gris d’un bloc posé sur la couverture de sa couchette » qu’il a interrompue et cachée à l’arrivée du second lieutenant. C’était à bord d’un vapeur le long d’un quai de Rouen. Coïncidence qu’il évoque : « L’ombre du vieux Flaubert » voguait peut-être au-dessus des ponts « avec un intérêt amusé. » La phrase s’évapore bien avant Londres. Á partir de là, nous suivons l’aventure des étapes aléatoires de la rédaction de son roman qu’il s’amuse à entrecouper de son parcours géographique depuis sa naissance. Á Londres, « dans le salon sur rue d’un meublé, dans un square de Pimlico, » il rédige sept chapitres et repart sur les mers. Trois ans de va-et-vient sans écrire une ligne. « Tout le manuscrit prit un air fané et le teint jauni de la vieillesse. » Il n’envisage pas qu’il est un auteur. Il n’en a pas l’ambition. Il n’a jamais « noté un fait, une impression ou une anecdote. » Après seize ans d’absence, il retourne en Pologne. Son oncle lui a toujours gardé une chambre dans laquelle il y a un secrétaire. Il pose le manuscrit dessus et apprend que c’était celui de sa mère, donc le sien. Il voyage encore. Le Congo. L’Australie. Retour à Londres. Il termine La folie Almayer à trente sept ans et nous révèle l’image ancrée dans sa mémoire  de l’homme qui allait devenir Almayer. C’était « à quelque quarante milles de l’embouchure d’un fleuve de Bornéo ». Image qui, au fil de la lecture, finit par être nécessaire au lecteur, introduite par je ne sais quelle magie de son art de la narration, laquelle tout à coup comble une question qu’on s’est posée sans y penser en cours de route.

Il n’a plus que trente ans pour écrire des milliers de belles pages sur tant et tant de destins. Et tout cela dans une langue étrangère.

Double exil. Il a quitté sa langue maternelle, mis de coté le français et est allé vers la langue qui lui était la plus inconnue. Et qui l’avait tenté en six mots. Celle qui lui a permis de se sentir libre d’écrire et de devenir autre, sans être obstrué, ni entravé par les fantômes de ses références. Il était comme neuf mais chargé du silence de ses années passées. Il s’est offert cette possibilité et a inventé sa langue. Celle qu’il n’aurait jamais pu exprimer dans les deux langages qui ont été témoins de son exil intérieur. Tels Semprun, Nabokov et la différence de l’écriture de Kundera en tchèque et en français.

Voici ce qu’il en dit, dans sa Note d’auteur qui précède Souvenirs personnels :

« Le fait que je n’écris pas dans ma langue maternelle a, naturellement, été souvent commenté dans les revues, les comptes rendus de mes différentes œuvres et dans les articles critiques plus étendus. C’était, sans doute, inévitable ; et à la vérité, ces commentaires étaient les plus flatteurs pour ma vanité. Mais, je n’ai à cet égard, aucune vanité qu’on puisse flatter. Je n’en saurais avoir. Le premier objet de cette note est de décliner tout mérite qui aurait pu s’attacher à cet acte accompli de propos délibéré.

Le bruit s’est répandu, je ne sais comment, que j’ai choisi entre deux langues, le français et l’anglais, qui me sont toutes deux étrangères. Ce bruit est sans fondement. […]

J’ai dû mal m’exprimer au cours d’un entretien amical et intime où l’on ne surveille pas soigneusement ses formules. Je me rappelle avoir voulu dire que, si j’avais été dans la nécessité de choisir entre les deux, et quoique je connusse assez bien le français, qui m’était familier depuis l’enfance, j’aurais appréhendé d’essayer de m’exprimer dans une langue aussi parfaitement « cristallisée ». C’est, je crois, le mot que j’utilisai. […] La vérité est que la faculté d’écrire en anglais m’est aussi naturelle que toute autre aptitude que j’eusse pu posséder de naissance. J’ai le sentiment étrange et irrésistible qu’elle a toujours fait partie intégrante de moi-même. Je n’ai jamais eu à choisir ou à adopter l’anglais. La moindre idée d’un choix ne m’est jamais venue à l’esprit. Et quant à l’adoption – eh bien, oui ! il y eut adoption ; mais c’est moi qui fus adopté par le génie de la langue, qui, dès que j’eus dépassé le stade des bégaiements, s’empara de moi si complétement que ses idiotismes mêmes, je le crois sincèrement, agirent directement sur mon caractère et façonnèrent ma nature encore malléable.

Cette action fut très intime, et, son mystère élude l’explication. La tâche serait aussi impossible que de tenter d’expliquer le coup de foudre.

[…] Tout ce que je puis demander, après tant d’années passées à utiliser cette langue avec amour, au cœur, l’angoisse accumulée par les doutes, les imperfections et les hésitations, c’est le droit d’être cru quand je dis que, si je n’avais pas écrit en anglais, je n’aurais pas écrit du tout.»

L’enterrement de Violette Leduc

La réapparition de Violette Leduc dans le monde littéraire et la place qui lui est enfin donnée, me ravissent. D’abord, son écriture : ses phrases percutantes qui vous embarquent dans sa vie, la sensualité de ses mots et le sens de son propre ridicule. Ensuite, parce que je l’ai connue alors que j’étais enfant.
Il n’y avait pas que Simone de Beauvoir.
Ma mère, Monique Lange, – écrivain elle aussi –, fait partie des personnes qui ont toujours cru en ce qu’elle écrivait. L’image qu’on donne d’elle aujourd’hui me paraît réductrice, voire récupératrice malgré mon bonheur face à sa reconnaissance.
Plaçons-la sans anachronisme, ni en emblème.

Violette était un personnage qui ne peut se résumer à ses expériences sexuelles, sa solitude, sa folie ou la cruauté de sa mère. Elle était en permanence tout cela à la fois. Fantasque, geignarde et unique. Le féminisme lui était bien égal. Elle n’avait rien à revendiquer. Elle prenait ce qui lui arrivait, s’essayait au bord de la dérision, curieuse de ce qui allait produire et avait d’autres chats à fouetter. Elle, en mille morceaux. Ce n’est pas un hasard, si j’ai choisi une citation d’elle dans la page de garde de Fille de où je la décris avec mes yeux d’enfant. J’avais une vision apocalyptique de son physique.

« On sonne encore, mais c’est un autre jour, en fin de matinée. Il y a sûrement un drame. Quelqu’un appuie sur le bouton sans retirer son doigt. C’était alors une seule note, pas encore le carillon. J’accours, je baisse la poignée. Devant moi, dans la pénombre, Violette Leduc. Elle est maigre, par endroits décharnée, des cheveux filasses. Elle a une gueule d’oiseau au long bec crochu et elle se voûte pour me parler. Penchée au-dessus de moi, c’est pire. Elle a une tête de sorcière. Sa laideur est gigantesque. En plus, quand elle parle, Violette mendie.
– Est-ce que Monique est là.
Non. Juan ? Non. Mais Violette ne s’en va pas. Elle n’entre pas non plus. Elle dit qu’elle va attendre le retour de Monique ici. Debout sur le paillasson, en face de moi, sans dépasser le seuil, plantée sur ses cannes de serin. Elle me casse les pieds. Je laisse Vicenta prendre le relais et je file vers ma chambre. Je tends l’oreille. La voix de Violette est épatante. Elle bêle. “Non, non, non.” Elle s’interdit l’accès de l’appartement. Elle n’en a pas le droit sans Monique, elle n’ira pas au-delà, il n’en est pas question. J’entends la porte se refermer. Elle a cédé. Elle veut bien s’installer là. Vicenta l’abandonne. C’est où, là ? Je penche la tête au-delà du chambranle. Qu’est-ce qu’elle fabrique ? Ce n’est pas commun. Elle est un peu ramassée sur elle, assise sur une chaise apportée par Vicenta, à l’orée des portes vitrées et elle protège quelque chose dans le creux de ses mains. Elle sanglote dessus. La lumière qui vient de la salle à manger inonde son profil droit. C’est magnifique à contempler. Elle est belle dans sa folie. Elle s’y épanouit. Ses pleurs sont gais, confortables. Je ne ressens aucune tristesse en la regardant. Quelques paroles sortent inaudibles. Elle se délecte. Elle fait une moue de bébé, sa lèvre inférieure formidablement élastique touche presque son nez et elle renifle sans se moucher. Elle est très douée pour grimacer. Elle jette un œil et m’aperçoit. Je me rétracte mais elle me fascine trop. Je ressurgis. Il me semble que Violette s’est remise en place. Je me cache, je reviens. Elle en rajoute dès que je réapparais. Ça lui fait du bien de se répandre devant moi et de m’inquiéter. »

Voir ses livres en pile dans les librairies. Savoir qu’elle est lue, qu’elle étonne et qu’elle est enfin reconnue comme un auteur à part entière, me touche particulièrement. Hormis ma mère et Odette Laigle qui travaillait chez Gallimard, une petite poignée de personnes a assisté à son enterrement. Voici les extraits de deux lettres juste après sa mort, que ma mère m’a écrites, le 30 mai et le 5 juin 1972 :
« Le jour de tes vingt ans, je vais enterrer notre Violette impériale, morte dimanche soir d’un cancer du foie (65 ans), c’est jeune, à Faucon, Vaucluse. T’en souviens-tu ? On y avait passé ensemble et tu l’avais vue (vision d’apocalypse se laver les pieds sans dents et sans perruque dans un petit baquet) mais je dois dire que ça m’a fait de la peine et chez Gallimard aussi, les filles du magasin sont tristes. »
« Hier, as I told you, je mettais en terre avec Odette la petite Violette à Faucon. Á la minute même où tu naissais 20 ans avant, inutile de te dire toutes les pensées romantico macabres que j’avais en tête !!!! Détail très émouvant : il n’y a avait pas un chat sauf le village, l’institutrice a fait sortir les enfants de l’école au moment où le cercueil passait avant d’aller au cimetière. C’était très beau et le genre de choses qui aurait fait se pâmer Violette. Donc pas de champagne ce jour là. […] Comme il avait fallu mettre les scellés sur la maison de Violette ( pas trouvé le testament, une famille qui allait se pointer etc etc ), on avait mis son cercueil dans le jardin parmi ses fleurs : muy romantico. »

Cervantès se moque des plagiats

     La première partie de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, dès sa parution en 1605,a eu un succès foudroyant. Lu à voix haute sur le parvis de la cathédrale de Séville, dans les champs et les fermes au repos, et à la cour, ce texte fait rire. L’hidalgo rendu fou par la lecture, déforme la réalité, se bat contre des moulins à vents, bouleverse les codes de la raison et incarne un être cohérent à force de poursuivre ses rêves sans relâche. Á travers lui, Cervantès se moque d’une Espagne qui se sclérose, qui a chassé les Maures et d’un certains nombre de choses qui n’ont plus de sens à son époque. C’est aussi un livre sur le désenchantement vécu par un homme enchanté.
Cervantès s’amuse. Il remet en question au chapitre IX, la paternité du texte qu’il est en train d’écrire. Il devient lecteur et ne peut lire la suite. « Cela me chagrina beaucoup. » Le hasard et la bonne fortune, – continue-t-il d’écrire –, lui permettent de découvrir des vieux cahiers chez un marchand de soie. Et nous voici, nous lecteurs, avec une histoire rédigée en arabe par Sidi Ahmed Benengeli qu’un morisque lui traduit dans le cloître de la cathédrale. Le symbole de ceux qui ont évincé les morisques. Encore un éclat de rire.

     « Pour moi, écrit Kundera, le fondateur des Temps Modernes n’est pas seulement Descartes mais aussi Cervantès. » Le Manchot de Lépante, blessé à la guerre où il perd l’usage de son bras gauche, captif à Alger, puis libéré. De retour en Espagne, en écrivant Don Quichotte, Cervantès ouvre un espace sans limites dans la littérature. Son empreinte sur d’autres écrivains est vertigineuse. Diderot, Sterne, Dickens, Borges, Juan Goytisolo, Carlos Fuentes, Paul Auster et tant d’autres.
Flaubert dans une lettre à Louise Colet :
« Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et poétique.»
Puis dans une autre lettre :
« Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par-dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. »

      Mais revenons à la publication de la première partie de ce best-seller en 1605. Un médiocre écrivain, Alonso Fernandez de Avellanada s’empare du sujet. Il pique l’hidalgo à Cervantès et le bouquin fait un bide. Qu’à cela ne tienne. Le Manchot Cervantès, à l’aide de sa main droite, rédige la deuxième partie qui est publiée en 1613 et règle l’affaire sans procès. Au chapitre II, « parmi d’autres sujets divertissants », Don Quichotte apprend que son histoire est dans un livre écrit par un Maure qui s’appelle Sidi Berengine ou Aubergine, dit Sancho.
Chapitre III, l’hidalgo rencontre un bachelier qui a lu le navet et qui lui raconte ses exploits. Peu à peu, Don Quichotte et Sancho se rendent compte qu’il y a des contrevérités dans cette version. Don Quichotte déclare à la place de Cervantès qui se marre en l’écrivant :
« – Je ne sais pas ce qui a pris l’auteur d’ajouter des nouvelles et des contes qui n’ont rien à voir avec moi, alors qu’il y a tant à dire sur ma seule personne ! Sans doute a-t-il obéi au proverbe qui dit : de paille ou de foin, mais le ventre est plein. Pourtant, s’il s’était contenté de rapporter mes pensées, mes soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes aventures, il aurait eu de quoi faire un volume au moins aussi gros que les œuvres complètes du plus prolixe des auteurs ! De tout cela je conclus, monsieur le bachelier, que, pour composer des histoires ou des livres de quelque genre que ce soit, il faut avoir un grand bon sens et un jugement mûr. Dire des drôleries ou écrire avec humour n’appartient qu’aux grands esprits. Au théâtre, le personnage le plus sensé est le bouffon, car quiconque veut avoir l’air d’un sot doit se garder de l’être. Quant à l’histoire, elle est à considérer comme une chose sacrée, car elle doit être véridique, et là où il y a vérité, il y a Dieu. Cela n’empêche pas que certains auteurs font des livres et les débitent comme si c’étaient des beignets ! »

        Nous devons tous remercier Avellanada d’avoir permis à Don Quichotte de devenir fou du pouvoir de la littérature. Car comme l’a écrit Carlos Fuentes dans Terra Nostra, il est le premier personnage de fiction qui se sait lu et qui modifie son comportement en fonction de cette lecture dans la seconde partie de ses exploits : « Ce héros de comédie, né de la lecture, serait le premier héros à se savoir lu. Pendant le temps où vivrait ses aventures, celles-ci seraient écrites, publiées et lues par d’autres. Double victime de la lecture, le gentilhomme en perdrait deux fois la raison, d’abord en lisant, ensuite en étant lu. »
Je vous conseille la traduction d’Aline Schulman.